Marvel Graphic Novels

The Death of Captain Marvel (Jim Starlin)

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© Marvel Comics

Réfléchissant à leur premier projet de graphic novel, Jim Shooter et Al Milgrom cherchent l’idée qui pourra leur assurer à la fois une couverture médiatique importante, de grosses ventes et une reconnaissance critique.
Ils cogitent à qui mieux mieux jusqu’à ce qu’un pitch prometteur se construise lors d’une conversation entre les deux hommes.

En 1982, Marvel est en train de découvrir tout le potentiel bénéfique (commercialement parlant) de la mort suit aux décès conjugués de la Phoenix de Chris Claremont et de l’Elektra de Frank Miller et qui permirent de faire entrer ces deux runs directement au panthéon des aventures super-héroïques.
Les deux editors se disent donc que centrer leur premier graphic novel sur la mort d’un de leurs héros peut s’avérer quelque chose d’intéressant sur tous les plans.
Continuant à creuser la question, nos deux compères se demandent quel héros de leur écurie pourrait faire l’affaire avant que leur choix ne se fixe finalement sur Captain Marvel.

Plusieurs raisons guident ce choix. Premièrement, le pauvre Cap est un personnage qui n’a jamais fait des ventes mirobolantes (mis à part durant le run de Starlin mais pas de quoi bondir de sa chaise non plus) et qui encombre le staff éditorial tant les auteurs ne savent pas quoi faire de lui (il fut un peu tout et n’importe quoi avant l’arrivée de Starlin, tandis que les successeurs de ce dernier ne firent que du « sous-Starlin »).
D’ailleurs, Mar-Vell a vu sa série interrompue à plusieurs reprises avant que celle-ci ne s’arrête définitivement en 1979, le personnage disparaissant du paysage marvélien l’année suivante. C’est finalement un héros parfaitement sacrifiable.
De plus la symbolique du nom permet de marquer les esprits (Captain MARVEL, rappelons-le) et de soulever un brin de « buzz » étant donné la longue bataille qu’a livrée la compagnie face à DC pour conserver le titre de la série et le nom du personnage (de fait, un nouveau Captain Marvel sera crée dans la foulée par un Roger Stern commissionné par Shooter afin de garder les droits).

Reste maintenant à donner un caractère spécial à ce décès afin de marquer la différence entre cette nouvelle collection et la production mensuelle classique.
L’option suicide ayant déjà été défrichée par Starlin (Warlock) et Claremont (Phoenix) et le décès au combat constituant le tout venant (quoique discret à l’époque) du monde super-héroïque, les deux hommes trouvent leur grande idée en confrontant leur héros à ce qui constitue la manière de mourir la plus triviale mais aussi peut-être la plus effrayante de la vie réelle, la mort par maladie.
En confrontant leur héros au cancer, Shooter et Milgrom ouvrent la porte à tout un pan jusqu’alors ignoré dans le mainstream super-héroïque et qui leur permet d’aborder des sujets plus adultes de manière frontale tout en adoptant un ton qui se veut plus mature.
Une fois le projet finalisé et vu les caractéristiques, le thème et le héros du récit, un choix s’impose comme une évidence dans la tête de Milgrom : Jim Starlin.

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En effet, choisir Starlin pour ce premier Marvel Graphic Novel semble couler de source.
Après tout, il fut celui qui donna ses plus belles pages au guerrier kree et son nom est si intimement lié à celui de Mar-vell que beaucoup croient qu’il est le créateur du personnage.
De plus, la question de la Mort est un thème récurrent (et c’est peu de le dire) dans l’oeuvre du scénariste-dessinateur qui semble obnubilé par tous les aspects qu’entretient l’être humain avec sa finalité.
Dernier point sur le curriculum vitae de Starlin intéressant pour son éditeur est que le brave Jim, s’il est un produit de l’école Marvel, est de plus en plus tenté par la liberté créatrice offerte chez les indépendants en train d’éclore.
Ainsi, il a contribué à lancer l’éphémère revue de science-fiction Star*Reach au milieu des années 70.
De même, depuis 1976, il a fait plusieurs incursions dans les pages des magazines Warren et se trouvait déjà au sommaire de Epic Illustrated (qui fut en partie crée pour lui mais on y reviendra).

A ce moment de sa carrière, Starlin souhaite lâcher définitivement le genre super-héroïque et le « work for hire » pour se consacrer à son « creator owned », Dreadstar (d’ailleurs, mis à part le projet spécial Heroes against Hunger, on ne verra plus son nom accolé à des personnages du Dcverse ou du Marvelverse jusqu’en 1987).
Dans un premier temps, Jim Starlin refuse la proposition de revenir sur le personnage qui l’a fait connaître jusqu’à ce qu’il prenne connaissance du sujet de l’album et décide finalement que celui-ci sera son dernier travail super-héroïque.
En effet, il faut signaler qu’à l’époque le père de l’auteur est lui-même en train d’agoniser du crabe et que Starlin y voit là le moyen d’exorciser ses démons, de coucher ses réflexions et sentiments sur le papier et de rendre un dernier hommage à son paternel.

Premier album d’une collection qui se veut différente, mort d’un personnage portant le nom de la compagnie, sujet inédit dans le cadre super-héroïque, chant d’adieu à un genre (enfin, un « au revoir » vu la suite ) d’un auteur qui l’aura bien servi, et hommage au père. Tout est réuni pour faire de ce premier Graphic Novel un projet très spécial… et spécial, il l’est tant le résultat se montre à la hauteur des ambitions affichées.

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© Marvel Comics

Le résultat est une véritable plongée dans l’intime, nous confrontant à la question qu’on évite durant la majeure partie de notre vie tant les perspectives de celle-ci nous effraient.
Pour un jeune lecteur de Marvel (ce qui était mon cas à l’époque où je l’ai lu), c’est un choc tant Starlin s’évertue à montrer les choses sans fard, à nous plonger dans ce qu’il y a de plus intime et donc de plus universel dans l’âme humaine.
L’auteur adopte un ton plus encore plus intime que dans ses œuvres précédentes, la présence des combats étant réduite au minimum; 2 pour être précis et chacun dans un but bien spécifique.

Le scénariste faisant ici preuve de plus de concision, même si l’écriture reste old-school, et de moins de « lyrisme adolescent » et de pathos que ce que l’on pouvait trouver dans ses Warlock (ceci n’est pas une critique, hein!).
Clairement, on sent le passage à « l’âge adulte » de Starlin, auquel le personnage de Marvel mais plus encore celui de Rick Jones fait écho, en se confrontant à l’évènement qui signe définitivement ce passage encore plus que n’importe quel diplôme, dépucelage ou service militaire, la mort du « Père ».

Même le graphisme est au diapason, le dessinateur adoptant ici une mise en page plus sobre, moins psychédélique et allégorique (exception faite des deux combats mais on y revient plus loin) que ses travaux antérieurs.
Pareillement, le dessin de Starlin se fait plus « raide » (il s’encre ici lui même) et si le résultat n’égale pas sa collaboration avec Rubinstein sur le dyptique signant les morts de Thanos et Warlock, il adopte ici un caractère qui colle parfaitement à l’histoire.
Son Captain Marvel apparaît hiératique, figé dans le décor, un être déjà mort, un fantôme se distinguant à peine de par son costume coloré (qui disparaîtra d’ailleurs avant la fin du récit).

Cette impression est renforcée par les couleurs de Steve Oliff qui traite les textures des personnages et des décors au même niveau donnant parfois l’impression que les premiers sont avalés par leur environnement comme l’univers « ré-avale » l’être humain à la fin.
Signalons d’ailleurs le très grand soin apporté par Starlin aux décors, confinant parfois à l’abstrait, et qui prennent ici par moments un tournure toute « moebiusienne », « simonsonienne » voire « ditkoïenne » dans la scène finale.

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© Marvel Comics

Mais avant de tourner la page finale, Starlin nous aura livré dans un geste à la fois courageux et impudique, sa réinterprétation de l’échelle d’Elizabeth Kübler-Ross (Déni-colère-marchandage-dépression-acceptation) et trouvé un certain réconfort dans une approche orientale de la vie (n’oublions pas que Starlin est un ancien hippie et qu’il est le créateur de Master of Kung-Fu).

Ainsi, l’album commence orné d’une couverture pastichant La Pieta de Michelangelo et s’ouvre sur un combat avec les fidèles d’un Thanos monté en idole de pierre en attente de sa résurrection.
Le tout sonne comme une violente charge contre le christianisme et ses croyances, thèmes chers à l’auteur que cela soit dans Warlock ou Dreadstar.
Le reste de l’album voit l’entourage de Marvel se tourner vers la Science et ses promesses de progrès qui ne résoudront jamais tout tandis que le capitaine Kree apprend à accepter son destin en réalisant que finalement, il a eu une « bonne vie » et que c’est tout ce qui importe.
Une fois accepté ce fait, le combat final contre Thanos rejoue sur le mode allégorique le combat de Marvel jusqu’à ce que celui-ci accepte à nouveau le caractère éphémère de la vie et puisse voir la mort sans fard et accepter son passage vers l’éternité, quelle que soit la nature de cette dernière.

Une très belle réussite et un jalon dans la longue évolution du genre super-héroïque (et tant pis pour les grincheux qui se gaussent du fait que Marvel se mélange les pinceaux en retranscrivant ses mémoires, de la présence d’un Hulk pacifique ou du fait que les génies de l’univers Marvel peuvent inventer des molécules instables mais pas trouver de remède au cancer. Si si, ces gens existent et ils n’ont rien compris).
Un album qui s’impose d’emblée comme un incontournable (il fut réédité X fois aux USA et au moins 3 fois en France) et qui constitue le testament de Starlin pour ce qui concerne sa participation au genre super-héroïque tant il ne fera plus preuve de la même flamme lors de ses retours successifs (et attention, j’adore Rebirth of Thanos et Infinity Gauntlet mais ça boxe un cran en-dessous quand même).

Non, le seul héritage gênant, c’est ce qu’en firent les auteurs et editors ultérieurs qui n’ont apparemment pas compris tout ce qui fait le sel de ce MGN.
Entre les idées de résurrections débiles à la Mark Millar d’un personnage qui finalement ne s’était réalisé que par son décès (comme Kraven) ou les idiots à la  Jeph Loeb ou Geoff Johns qui nous rejouent les 5 étapes du deuil en boucle avec infiniment moins de poésie, de finesse et de pudeurs, ce sont bien les seuls reproches que l’on peut faire à cet album (mais qui ne sont pas de son fait).
Quant à la mort, elle reste malheureusement le plus souvent traitée sur le mode « héroïco-épique-sacrificiel » dans les univers slippesques avec sa cohorte de crossover nécessitant de tuer tel ou tel personnage pour faire un buzz aussi éphémère que celui des nécessaires résurrections qui s’ensuivent.

Mais en ce début des années 80, forte de ce succès critique et commercial, Marvel étrenne sa nouvelle gamme sous les meilleurs auspices et prépare la suite avec un album qui trouve sa place naturellement après celui-ci… puisque consacré au héros d’un auteur qui a énormément marqué le Starlin des seventies.

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© Marvel Comics

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