Graphic Nuggets, Living at the Edge of the Worlds

Gotham By Gaslight (Bryan Augustyn/Mike Mignola/P. Craig Russell) 

GbG
© DC Comics

Passons rapidement sur Mike Mignola et P. Craig Russell puisque nous en avons parlé/en parlerons en détails dans la section consacrée aux Marvel Graphic Novels (respectivement dans les articles consacrés à Elric, Killraven et Dr Strange & Dr Doom).

Tout juste est-il besoin de rappeler que Mignola sort alors de la mini-série Cosmic Odyssey écrite par Jim Starlin et dont le succès lui a permis de passer du statut d’artiste talentueux en devenir à véritable star.
Toujours en difficulté face au respect des délais, et n’ayant qu’un amour modéré pour les superslips, le dessinateur peut enfin commencer à devenir plus sélectif sur les projets qu’on lui propose et donner priorité à ceux qui jouent sur ses points forts.
Gotham by Gaslight est la première des œuvres que l’on pourrait qualifier de purement Mignolesque et ouvre ce qui est pour nous sa meilleure période, soit jusqu’au lancement de Hellboy.
Son nouveau statut lui permet aussi d’avoir son mot à dire sur l’encrage et il fait appel à un très grand artiste qui fut une influence revendiquée dans sa première partie de carrière et avec qui il a déjà pu travailler 2 ans auparavant sur une mini-série Phantom Stranger : P. Craig Russell.

Durant les années 80, Russell a énormément pris ses distances par rapport aux deux grandes majors pour développer un univers singulier tournant autour de deux grandes passions qu’il se plaît à adapter en bandes-dessinées : Elric le Nécromancien et les opéras.
Il garde cependant un pied dans le mainstream en effectuant ici et là des travaux d’encrage parfois alimentaires mais le plus souvent pour travailler avec des amis ou des artistes qu’il affectionne comme Mignola.
Mais celui qui est le véritable initiateur et force motrice du projet, c’est le petit nouveau : Brian Augustyn.

Augstyn

Brian Augustyn est né le 2 novembre 1954 à Chicago.
Fan de comics et rêvant de devenir artiste, il commence à produire ses propres bandes en amateur dès le collège et suit un cursus en école d’Art avant d’abandonner car, de son propre aveu, il lui manque l’étincelle d’originalité qui lui permettrait de se distinguer.
Toujours désireux de se faire une place dans l’industrie des comics, dorénavant en tant que scénariste, il profite de l’essor des indépendants pour décrocher un poste d’assistant stagiaire chez First Comics avant de migrer vers Comico où il accède au poste d’editor sur la série Trollords puis chez Now Comics où il édite entre autres l’adaptation de l’anime Speed Racer.

En 1988, il réussit à rentrer chez DC en tant qu’editor d’Action Comics durant la courte période où le titre fut hebdomadaire avant d’assumer la charge d’autres titres.
C’est au sein de cette même compagnie qu’il fait la connaissance d’un autre fan avoué du Silver Age DC et qui deviendra un collaborateur régulier et un ami proche, Mark Waid, au point que les deux hommes s’éditeront souvent l’un l’autre et écriront régulièrement ensemble.
Cependant, l’envie d’écrire continue de tarauder Augustyn (et Waid) et les deux hommes s’aident l’un l’autre à faire leurs premiers pas ensemble comme pour cet annual de Detective Comics écrit  à 4 mains.

Au cours de ses discussions passionnées avec Waid autour des Imaginary Stories et des terres parallèles qu’ils aimaient tant tous les deux, il lui vient l’idée d’un Batman évoluant à l’ère victorienne qui rencontrerait Jack l’Eventreur.
Enthousiasmé par ce pitch, Waid pense d’abord publier l’histoire au sein d’un numéro annuel de Secret Origins, revue dédiée aux origines des différents héros de DC afin de permettre au nouveau lecteur de prendre le train en marche.
Le comics prendrait pour l’occasion le titre d’Alternate Origins mais la direction de DC y met vite le holà, un tel récit pouvant signifier officieusement le retour des Terres Parallèles.

Waid et Augustyn ne se découragent pas et parviennent à convaincre Mignola et Russell de l’intérêt d’un tel projet.
Forts de l’appui de deux grands noms, ils parviennent enfin à se voir autoriser de produire leur histoire et ce d’autant plus que le timing est bon puisque 1989 est l’année Batman par excellence avec la sortie du film de Tim Burton et le cinquantième anniversaire du personnage.
Du coup, parmi la pléthore de projets spéciaux consacrées à la chauve-souris pour fêter ce cinquantenaire en grande pompe, pourquoi ne pas produire un prestige format (couverture en carton souple et papier glacé) de cette histoire annoncée comme hors-continuité.

Le feu vert est donné, Waid devient editor de son ami qui effectue là ses premiers pas comme scénariste et… lumières, caméra, action !!!

« En 1889, un mystérieux justicier surnommé la chauve-souris fait son apparition à Gotham.
En parallèle, des prostituées sont sauvagement assassinées selon un motus operandi rappelant étrangement les meurtres commis quelques temps plus tôt à Londres par un dénommé Jack l’Eventreur.
Le serial killer serait-il la chauve-souris ? A moins que ce ne soit Bruce Wayne, riche héritier récemment revenu à Gotham et ayant séjourné à Londres ?
La vérité sera tout autre mais néanmoins liée à ces deux personnes. »

Gaslight.jpg
© DC Comics

Autant le dire tout de suite, pour une première œuvre c’est un coup de maître qu’accomplit ici Brian Augustyn.
L’histoire et l’écriture sont simples mais pas simplistes, sobres et un modèle d’efficacité narrative.
Certes, quelques uns pourront répliquer que le tout est assez bavard mais, outre le fait que ce soit dans la moyenne de l’époque et que ce soit souvent un travers des scénaristes débutants, le tout se lit avec aisance et ne ralentit aucunement le rythme de l’histoire.
Les narrations internes de Bruce Wayne ou de l’Eventreur ajoutent au passage un surplus d’ambiance en nous faisant entrer dans le caractère obsessionnel et traumatique de deux personnes bien différentes mais pourtant pas si éloignées que cela dans leur psychés brisées.

D’autres encore rétorqueront que l’identité de l’Eventreur est cousue de fil blanc et que le coupable se devine dès son introduction dans l’histoire.
C’est vrai mais cela ne constitue aucunement un handicap et surtout Brian Augustyn réussit à intégrer de manière organique le mythe du meurtrier de Whitechapel dans celui du Batman avec des explications aussi simples que cohérentes.
C’était en soi un exercice difficile mais mené de main de maître par un Augustyn qui réussit à lier et confronter les motivations de ses antagonistes.

Dans le même mouvement, le scénariste reprend de manière discrète le principe du Wold Newton cher à Phillip José Farmer et mêle habilement figures historiques et fictives de l’époque.
Ainsi, outre l’Eventreur, Batman rencontre Sigmund Freud et des clins d’oeil sont faits envers Sherlock Holmes (l’un des modèles du super-héros détective) et au Prince Albert Victor de Clarence, l’un des suspects favoris des conspirationnistes dans l’affaire des meurtres de Whitechapel.

De la même manière, Augustyn fait des références évidentes et maîtrisées à des composantes typiques de l’univers de Batman.
Il y a bien évidemment les apparitions de manière détournée du Joker et de Harvey Dent mais l’auteur reprend aussi assez finement des éléments typiques des deux œuvres majeures de Frank Miller, la référence désormais incontournable sur la chauve-souris.
Du coup, on assiste à une démarcation victorienne de Year One avec ce Bruce Wayne de retour à Gotham après ses années d’apprentissage qui effectue ses premiers pas de justicier nocturne en se heurtant à la méfiance des autorités.
Mais, l’auteur reprend aussi le fameux rôle des médias développé par Miller dans Dark Knight Returns en remplaçant les écrans de télévisions par des manchettes de journaux.
Cela fait d’autant plus sens que le 19ème siècle marqua l’essor des médias de masse et que l’affaire de Jack l’Eventreur fut l’un de ces premiers « feuilletons du réel » à imprimer l’inconscient collectif et scellant ainsi la naissance de ce que l’on appellera plus tard le cirque médiatique.

En parallèle de ces éléments, le scénariste montre qu’il a bien fait ses devoirs en parsemant ici et là son histoire de petites phrases, de bouts de dialogues rappelant le poids de la morale victorienne sur la société, sa bienséance corsetée et hypocrite, son système de classe rigide, son oppression sur la condition féminine…
Plus que les faux mystères mystérieux autour de l’identité de l’Eventreur, c’est la manière dont tous ces éléments propres à l’univers du Batman, à la réalité et l’imaginaire de l’ère victorienne s’agrègent ensemble de manière intelligente et cohérente qui font la valeur de cette histoire.
Un résultat d’une élégance rare et ce d’autant plus qu’elle tient en une cinquantaine de pages.

Mais malgré toute l’excellence du travail de Brian Augustyn, c’est bien Mike Mignola qui emporte la mise en sublimant l’histoire de son scénariste.

Gotham.jpg
© DC Comics

Si Mignola a déjà prouvé son talent sur plusieurs œuvres auparavant, c’est avec ce Gotham by Gaslight qu’un fait se révèle à lui même autant qu’au public : Mignola est LE dessinateur gothique par excellence.
Cette histoire et cette époque semblent avoir été faites pour la singularité de son graphisme tout en expressionnisme, en gestion des atmosphères et en maîtrise des ombres pour modeler ses scènes.
Ces composantes, discrètes au début de sa carrière, sont progressivement devenues partie intégrante de son style tant pour dissimuler ses faiblesses (les jeux de fumée pour cacher les pieds des personnages, par exemple) que par goût personnel, lui qui aime tant les monstres de la Universal ou de la Hammer et les écrits de Lovecraft.

Mais plus que tout, ce qui fait la valeur de cette histoire, et de la plupart des œuvres de Mignola jusqu’à son Dracula, c’est qu’il atteint ici un point d’équilibre parfait dans son style.
Il n’est plus le dessinateur tentant d’émuler « l’hyperréalisme » d’un Frazetta mais il n’est pas encore dans une « esthétisation » presque cubiste de son dessin qui se retrouvera figé dans des effets de style qui deviendront stériles à force d’une trop grande récurrence.
Ainsi, le dessinateur prend soin à donner vie à l’histoire en développant des expressions marquées chez ses personnages, construit des décors et toilettes luxuriantes, joue sur les différentes textures…

Ici le « réalisme » ne cède jamais le pas à l’onirisme mais bien au contraire se pose comme le cadre, le terreau où prend racine ce dernier.
Il suffit pour cela de se pencher sur sa vision de Gotham qui prend évidemment modèle sur le Londres de cette époque mais en propose une vision d’horreur sublimée, un enchevêtrement de buildings se développant anarchiquement, de crasse des bas fonds, de fumée d’usine, de brouillard…
Le dessinateur est ici au diapason de son scénariste en transposant ce qui est la constituante même de Gotham à l’époque victorienne, soit une version cauchemardesque de la « capitale » du monde (Londres pour l’époque qui nous intéresse ici).

On retrouve aussi évidemment les habituelles qualités de Mignola de l’époque comme sa gestion des ombres à coups de grands aplats noirs qui permettent de donner du volume aux personnages et aux décors, un découpage tout en clarté et tension cinématographiques et une gestion remarquable du cadrage et du placement qui use habilement des jeux d’échelle imposant de suite une ambiance qui dépasse le réel pour toucher l’étrange.
Bref, c’est tout l’héritage de l’expressionisme allemand qui ressort sous son crayon et l’on peut voir toutes ces qualités particulièrement concentrées dans la séquence d’ouverture revenant sur les origines de Batman, dans le 1er meurtre commis par l’Eventreur à Gotham ou bien évidemment dans la course poursuite finale.

On ne peut aussi qu’applaudir la prestation de P. Craig Russell à l’encrage.
Pourtant, Russell pourrait apparaître comme l’antithèse de Mignola puisque c’est un artiste à la ligne fine et légère jouant plus de celle-ci que des masses d’ombres, un dessinateur tout en courbes et luxuriance de détails hérités de l’Art Nouveau.
On pourrait donc s’attendre à une collision de styles dommageable comme l’avait été l’encrage de George Perez sur un épisode de Superman.
Sauf que l’intelligence des deux artistes fait qu’on assiste à la rencontre du meilleur des deux mondes et démontre que Russell est peut-être le meilleur encreur qu’ait pu avoir Mignola au cours de sa carrière.

Il sait ici parfaitement s’entremêler au style de son dessinateur et alterne avec une facilité déconcertante entre séquences purement mignolesques dans leur noirceur toute en aplats massifs et scènes luxuriantes de détails tracés d’une ligne claire et légère que cela soit pour souligner le raffinement de la haute société gothamite où le caractère fourmillant des bas fonds.
Le plus impressionnant est que cette alternance ne se voit jamais et les transitions semblent se construire de façon naturelle.

On soulignera aussi l’excellente prestation de John Workman au lettrage et qui s’amuse ici comme un petit fou en alternant les polices sur les unes de journaux et les devantures de bâtiments afin de donner un surplus de crédibilité à ce monde fictif.
Tout au plus pourrait-on reprocher l’impression de ce prestige format qui a altéré la palette de couleurs de David Hornung pour un résultat trop sombre.
Heureusement, cela a depuis été corrigé sur les différentes rééditions et l’on peut maintenant pleinement apprécier ses jeux chromatiques sobres mais qui renforcent l’atmosphère spécifique à chaque séquence : sublimation d’un souvenir de l’éventreur, vision binaire de Batman sur son passé, crasse du ghetto, clarté luxueuse de la bonne société…

Au final, cet acte de naissance de ce qui n’est pas encore nommé la collection Elseworlds est un sublime succès artistique transformé immédiatement un succès commercial puisque ce one-shot se vend à 500 000 exemplaires (soit dans la moyenne des ventes d’Uncanny X-Men à l’époque).
Fort heureusement pour nous, cette œuvre a traversé l’Atlantique et que ce soit les versions couleurs de Comics USA, Panini et Urban ou celle en noir et blanc de Rackham, nous ne pouvons que la conseiller à ceux qui n’auraient pas encore lu ce classique.

Steambat
© DC Comics

2 réflexions au sujet de “Gotham By Gaslight (Bryan Augustyn/Mike Mignola/P. Craig Russell) ”

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