Graphic Nuggets, On the Run(s), Red is the New Black

0) Weapon DD (Daredevil 236)

Daredevil_Vol_1_236
© Marvel Comics

Voici donc ce fameux fill-in, devenu prologue par la force des choses, qui provoqua l’ire de Steve Englehart et permit à Ann Nocenti de décrocher le poste de nouvelle scénariste de Daredevil.
Pour l’occasion, elle est accompagnée d’un artiste qu’elle a déjà géré en tant qu’editor des X-Men et qui multiplie alors les fill-ins de luxe : Barry Windsor Smith.
Là encore on a droit à un épisode luxueux tant la symbiose entre les deux artistes est totale.
N’étant alors pas programmé pour avoir de suite, ce numéro est d’ailleurs plus une histoire de Black Widow avec Daredevil que le contraire.

« 4 juillet !
L’Independence Day bat son plein à New York.
Le savant en chef du projet Reptile, déjà responsable de la création de Nuke, envoie la Veuve à la poursuite d’un autre super-soldat.

Hazzard, c’est son nom, a disjoncté après avoir appris le massacre commis par Nuke dans Hell’s Kitchen.
Désireux de retrouver sa famille vivant dans ce quartier, il s’est enfuit mais ses pouvoirs télékinésiques ne sont pas encore au point et, couplés à sa psychose, sont un danger pour autrui.

Mission donc pour la Veuve de rattraper le fugitif et de le pousser au suicide ou, le cas échéant, de l’assassiner.
Hazzard ayant croisé le chemin de DD, les deux anciens amants décident d’unir leur forces même si la Veuve tait sa réelle mission.

Pire encore, elle manipule DD en sachant que son costume déclenchera la psychose du très religieux Hazzard.
Après une confrontation où la Veuve prend conscience que le soldat est lui aussi une victime, ce dernier l’oblige pourtant à le tuer. »

DDBWS
© Marvel Comics

Avec cet épisode, Ann Nocenti frappe un grand coup !!
L’editor des mutants, qui a fait ses premières armes avec des épisodes très moyens de Spider-Woman et produisit la calamiteuse mini-série La Belle et la Bête, avait déjà trouvé sa voix/voie avec sa mini-série Longshot puis quelques spéciaux consacrés à Spider-Man.
Mais là, elle passe encore à un niveau supérieur qui montre une personnalité pour le moins unique dans le petit monde des comics.

Femme utopiste, militante engagée, écolo et limite anarchiste, Ann a des choses à dire et elle conçoit l’écriture comme un véhicule pour ses réflexions.
Autant dire que son positionnement politique très à gauche ne va pas lui faire que des amis au sein du lectorat américain et que tout au long de son run une partie des lecteurs va détester ces « histoires de communistes ».
Reste qu’en attendant, elle traite de sujets souvent peu abordés au sein des univers super-héroïques et que sa vision pour le moins particulière constitue une bouffée d’exotisme bien agréable.

Malgré cela, en bonne personne ayant fait ses classes en tant qu’editor durant l’ère Shooter et devant gérer le titre-phare de la compagnie, elle ne prend pas les personnages par-dessus la jambe.
Au contraire, elle les respectent énormément, met souvent en valeur des aspects jusque-là totalement ignorés de ceux-ci mais parfaitement logiques comme la mythomanie galopante de Peter Parker (cf son « You’re Lying, Peter Parker » dessiné par Mike Mignola).
Sa démarche est plus de prendre les personnages en l’état et de les frotter à ses obsessions personnelles afin d’observer leurs réactions et d’en enrichir la personnalité et afin de confronter son point de vue à d’autre.
On aura l’occasion de revenir sur cette manière de faire au fur et à mesure des épisodes.

Autre trait caractéristique de l’écriture de Nocenti qu’on dénote tout de suite et consécutif à la fois de sa frénésie d’idées et de son parcours c’est le caractère fortement allégorique, métaphorique, symbolique de ses histoires couplé à une grande, très grande prolixité.
Forcément, avoir travaillé des années avec DeMatteis sur les Defenders puis avec Claremont sur les X-Men, ça marque !!
Cette verbosité et cette utilisation constante de métaphores lui joueront d’ailleurs parfois des tours et il lui faudra ainsi un certain temps pour trouver un équilibre entre les différents niveaux de lecture et réellement faire décoller la série.

Heureusement, pour cette entrée en matière ces caractéristiques apparaissent sous leur meilleur jour et constituent plus une force qu’une faiblesse du récit.
La scénariste est même à son plus haut niveau tant elle arrive à mêler une multitude de thèmes et réflexions de manière très organique dans ce récit.
Résultat, ce comic book est plein à craquer de thématiques qui bousculent le lecteur sans pour autant que le tout soit indigeste.
En effet, les thèmes, les images, les leitmotivs se répondent les uns aux autres et constituent ensemble une mosaïque sur toute la vacuité et le charme vénéneux mais trompeur du rêve américain.

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© Marvel Comics

C’est peu de dire que Nocenti écorche l’illusion du rêve américain au travers du parcours de ce soldat perdu, ce Hazzard manipulé par un gouvernement qui ne sert que ses propres intérêts et non celui du peuple pour mener ses guerres privées.
Un pauvre homme qui croit désespérément de tout son cœur aux vertus de Dieu, du travail, de la famille et de la patrie qui le trahissent tous les uns après les autres.
Et que dire de cette ex pom-pom girl grimée en Wonder Woman et devenue serveuse dans un bar miteux.
Idem pour la Veuve Noire, l’immigrante qui doit sans cesse prouver sa valeur et son engagement envers « l’idéal américain » à ses collègues espions et ses supérieurs sans jamais être acceptée par eux.

Nocenti griffe chaque aspect de l’american dream jusqu’à ce qu’il ne reste que la violence et les armes comme piliers fondateurs dans une conclusion qui rejoint le meilleur des œuvres de Clint Eastwood ou de Garth Ennis.
Seul le diable de Hells Kitchen sort plus ou moins indemne de l’aventure grâce à ce caractère de berger chrétien que venait alors de lui donner Frank Miller.
Mais il faut dire aussi que le même Miller venait déjà de briser toutes les illusions de Murdock sur la réussite à l’américaine dans Born Again.

Féministe en diable, Ann Nocenti en profite aussi pour poser la question de la place de la femme dans la société. Il y a bien sûr cette serveuse citée plus haut qui correspond à la femme soumise d’une société patriarcale, l’ancienne reine du lycée ne comptant que sur sa beauté mais qui se retrouva fort dépourvue lorsque l’âge et les rides furent venues.
A l’autre extrémitié, il y a la Veuve en incarnation de la working girl des années 80, celle qui pense que pour trouver sa place dans la société, elle doit se montrer encore plus dure que ces hommes qui ne veulent pas lui laisser sa place.

Au passage, la scénariste profite de sa prestation pour rappeler un aspect de la Veuve trop souvent ignoré jusqu’ici des scénaristes.
A savoir que Natasha Romanov est une espionne et qu’une espionne ça fait des choses pas très reluisantes pour arriver à ses fins.
Si Daredevil parvient à faire remonter l’humanité de celle-ci à la surface, la belle aura auparavant dévoilé sa face la plus sombre en se montrant prête à tout pour arriver à ses fins quitte à manipuler son ancien amant.
Du coup, la complicité entre les deux est entachée de cette trahison et les rapports entre eux seront plus compliqués qu’auparavant.

On a en tout cas un épisode très dense, très riche, limite halluciné et développant une narration bien particulière parfois à la limite de l’écriture automatique lorsque la scénariste creuse ses idées.
Il en résulte un ton très proche d’un Grant Morrison dans sa manière d’entrechoquer brutalement les niveaux de lecture au sein d’un même dialogue quitte à décontenancer le lecteur.
Son écriture prend même parfois un tour très Cronenberg puisque, férue de psychologie, elle s’intéresse aussi aux rapports compliqués existant entre le corps et l’esprit.

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© Marvel Comics

Bien sûr, cette réussite doit aussi énormément au graphisme singulier de Barry Windsor Smith qui effectue ici un retour au source sur la première série qu’il a dessiné (après un fill-in sur Uncanny X-Men).
L’ancien membre du studio livre des pages débordantes d’un graphisme dantesque et une narration impeccable où se croisent imposants personnages à l’élégance pré-raphaélite, sens du mouvement, des ombres, de la composition, des textures et même une certaine abstraction grâce à ces formes géométriques colorées ou ces feux d’artifices en arrière-plans et qui donnent une dimension irréelle et expressionniste de l’histoire.

Une entrée en matière qui s’avère une véritable pépite et qui fut traduite dans la collection Comics USA au sein d’un album spécial BWS (l’autre moitié de l’album était consacré à l’épisode des X-Men marquant la première apparition de Lady Deathstrike).
Un même BWS dont on sent bien qu’il se rappellera de cet épisode lorsqu’il produira son propre Weapon X.
On peut même avancer que Weapon X est une synthèse de ce qu’a accompli l’artiste sur ses fill-ins de Daredevil, Iron-Man et X-Men qui portent déjà la marque d’une fascination sur le rapport « biomécanique » de la chair et du métal.

Au final, ce qui ne devait être qu’un fill-in s’avère être une déclaration d’intention puissante de deux grands artistes.

BWSDD
© Marvel Comics

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