DC Graphic Novels, Living at the Edge of the Worlds, Trans-America-Express

The Medusa Chain (Ernie Colon)

MedusaChain
©DC Comics

Nous ne ferons pas ici de notice biographique à propos d’Ernie Colon, vétéran émérite à l’immense talent trop méconnu en France, puisque nous aborderons sa carrière plus en détail dans l’article revenant sur le Marvel Graphic Novel Ax.
Tout au plus pouvons nous rappeler que Colon connaît un véritable sommet dans sa carrière à cette époque puisqu’il a décroché un très beau succès critique et public en dessinant la maxi-série Amethyst, Princess of Gemworld et qu’il est aussi editor de plusieurs séries chez DC.

Fort de ces deux atouts, il voit dans la nouvelle collection pilotée par Joe Orlando l’occasion de produire une œuvre dont il aurait le contrôle de A à Z.
Orlando ne se fait pas prier et si Colon doit céder les droits de sa création, il obtient néanmoins l’honneur d’occuper tous les postes : scénariste, dessinateur, encreur, coloriste, lettreur et même d’être son propre editor.
The Medusa Chain est donc une anomalie très rare dans le monde bien huilé et tayloriste des majors du comic book puisque ce graphic novel nous donne la chance de voir un artiste agir dans une totale liberté.

« Condamné pour le meurtre de son équipage, Chon Adams doit purger sa peine sur le vaisseau militaro-pénitenciaire The Medusa Chain.
Sauf que le dit vaisseau est en route vers la Terre pour une funeste mission qui va mettre Adams en face d’un choix similaire à celui qui l’a emmené là.
Saura-t-il cette fois prendre un chemin différent ou répétera-t-il les erreurs du passé ? »

Et l’on peut dire que cette liberté est payante tant Ernie Colon fait preuve ici d’une admirable maîtrise dans beaucoup de domaines.

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©DC Comics

Déjà, au niveau du scénario on est très éloigné des terrains habituels du comic book avec une histoire dans la droite lignée de la science-fiction à la Métal Hurlant et qui rappelle autant les bandes de Paul Gillon que celles de Philippe Druillet.
On est ici dans un monde très âpre, dur, violent même.
Une violence qui rappelle parfois le graphic novel oublié de Gil Kane, His Name is Savage, publié en 1968.
C’est un monde où il n’y a ni héros ni vilains ; un univers tellement corrompu et où la loi du plus riche fait force que le simple quidam ne peut survivre sans se compromettre lui aussi.
Aucun des personnages présentés ici n’est donc tout noir ou tout blanc et encore moins le héros du récit.

Chon Adams, qui partage des traits physiques avec son auteur, est au-delà du héros ou du anti-héros et il ballotte les sentiments du lecteur à son égard au fur et à mesure des pages.
Adams est un personnage avec un sens de l’honneur propre et capable de gestes de compassion comme il le démontre après la quasi-lobotomie d’un de ses antagonistes. Certaines de ses actions sont d’ailleurs purement altruistes.
Mais c’est aussi un être qui sait dans quelle société sordide il vit et qui considère que sa survie, et celle de ses proches (mais surtout la sienne quand même), est primordiale.

Ce trait lui donne une agressivité, un désenchantement et une versatilité qui tranche avec le tout venant des héros de comics.
Il faut voir par exemple, sa cruauté lors de cette séquence où il se fait agresser par ses co-détenus (détournement des classiques scènes de douche dans les films de prison) et dont la violence en remontrerait au Punisher ou à Wolverine.
A côté de ça, il est capable de faire preuve de tact et d’un immense respect et Ernie Colon arrive à surprendre son monde en frustrant le lecteur par le biais d’une romance inachevée toute en subtilité douce-amère.

Au niveau de l’histoire en elle-même, Ernie Colon ne cherche pas à révolutionner la roue où à rentrer dans de grandes considérations philosophiques mais à délivrer un bon récit d’action bien troussé même si il se permet ici ou là de glisser des pointes bien acides envers la société.
Le genre de récit qui distrait son lecteur tout en le questionnant un peu sans l’ensevelir sous un lourd pensum.
Tout au plus peut-on ressentir une légère frustration à la fin quant à certaines questions laissées en suspens, probablement dans l’optique d’une suite qui ne viendra hélas jamais.

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©DC Comics

Au niveau de la narration et de l’écriture, Ernie Colon fait preuve d’une modernité qui détonne pour un vétéran, y compris en ce début des années 80.
En effet, avec lui, tout passe par le dessin et les dialogues.
Aucun récitatif, aucune bulle de pensée, aucun cadre situant le lieu ou l’action.
Et pourtant tout est limpide du début à la fin, le lecteur comprenant immédiatement où et quand il se situe, les enjeux, les positions des protagonistes…
Même la construction alternant action présente et flashbacks est claire comme de l’eau de roche.

Les dialogues sont fluides, courts et naturels et peuvent se lire sans aucun souci pour le lecteur d’aujourd’hui.
Tout au plus peut-on reprocher certains termes et interjections un peu obscurs censés faire exotiques mais c’est un pêché mignon auquel la plupart des œuvres de SF ne peuvent résister et néanmoins manié ici avec parcimonie.
Tout cela démontre la confiance de Colon en ses capacité de narrateur, de metteur en images.

Et en effet, Colon est un dessinateur émérite qui sait utiliser toutes les ficelles de son métier et qui possède un graphisme singulier, quelque chose parfois un peu proche de Jose Luis Garcia-Lopez mais en plus nerveux, plus torturé, parfois à la limite de la caricature.
Ainsi, contrairement à son collègue espagnol, il n’hésite pas à mettre en scène des personnages à la morphologie volontairement grotesque ou répugnante où à ajouter un brin de gore pour épicer le récit.
On peut même dénoter l’apparition d’un « troisième oeil » quasi-pornographique autour d’une case qui fait montre d’un certain amusement du dessinateur à jouer entre les fourches de la censure.

La construction des pages est elle aussi sans faille et sait alterner entre un découpage classique, quelques embardées psychédéliques maitrisées et une mise en scène directement inspirée des techniques cinématographiques, chaque virage stylistique faisant sens avec ce qui est dépeint à l’intérieur des cases.
La page la plus surprenante, le sommet de cette narration de haut vol, est celle présentant l’agression de Chon par ses codétenus et dont les cases sont encadrées par les pérégrinations labyrinthiques dans les égouts de son camarade de chambre.

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©DC Comics

Passons maintenant à l’innovation la plus singulière de Colon dans ce DC Graphic Novel et qui sous-tend sa démarche dans cette œuvre.
En tant qu’illustrateur, Ernie Colon pense principalement en termes d’images et cherche ici à atteindre une fusion de l’écriture et des dessins; et plus largement à effacer tout ce qui peut parasiter le principe d’immersion.
Pour atteindre ce but, il joue principalement de la couleur avec une palette de verts et de gris, couleurs carcérales au possible, très marquée.
La couleur vient ici remplacer les habituelles bordures et gouttières blanches propres à la bande-dessinée afin que ce qui se passe au sein de la page occupe tout l’oeil du lecteur.
On notera au passage que le blanc est d’ailleurs quasiment absent au sein des cases elles-mêmes.

De même, et plus original encore, ces mêmes couleurs se retrouvent au sein des bulles afin d’intégrer ces dernières dans le décor.
Autant dire que la surprise est de mise à la première page avant qu’en effet, l’oeil ne s’habitue à ce tour de passe-passe.
Néanmoins, il faut reconnaître que cette dernière trouvaille ne fonctionne pas toujours.
Est-ce dû à une épaisseur donnée par les feutres Magic Markers utilisés par Colon pour coloriser son récit ou bien à une faiblesse d’impression des lettres mais certaines bulles sont parfois moins lisibles (même si cela est relativement rare, heureusement).

Malgré tout, y compris ce léger bémol permet de souligner la qualité de narrateur de Colon tant sa maîtrise du langage dessinée est évidente.
Faites l’expérience de vous retenir de lire les cases et vous constaterez que non seulement vous n’y prêterez quasiment plus attention mais en plus vous comprendrez quand même l’intégralité de l’histoire rien que par la force du découpage, de la mise en scène et de l’expressivité des personnages.

Au final, on obtient ici un excellent graphic novel qui applique ce terme de manière quasiment littérale (roman graphique) et une expérience singulière mais pourtant accessible et enthousiasmante pour le premier lecteur venu.
Las, entre une distribution erratique et un prix prohibitif pour l’époque, le space-opera carcéral d’Ernie Colon ne trouva pas son public aux Etats-Unis et n’a toujours pas bénéficié d’une réédition en VO ni même d’une traduction en français.

Mais si vous le trouvez d’occasion, n’hésitez pas, non seulement cela vous dépaysera des superslips mais vous ne regretterez pas votre voyage en compagnie d’un artiste aussi versatile que talentueux.
Quant au prochain DC Graphic Novel, il sera consacré à la dernière pierre qu’un autre génie a apporté à l’un des mythes qu’il a construit durant les Seventies.

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©DC Comics

2 réflexions au sujet de “The Medusa Chain (Ernie Colon)”

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