2099: The World of Tomorrow (of Yesterday), Graphic Nuggets, Marvel Extravaganza

In the Court of the Crimson King (Doom 2099 II)

Doom2099 1
©Marvel Comics

Pitch : grandeur et désillusion d’un personnage et d’un scénariste.

Avec un John Francis Moore déjà sur le départ lors des deux épisodes précédents et ayant achevé son intrigue principale (enfin plus ou moins), Marvel se trouve dans l’obligation de trouver un scénariste à la hauteur de la locomotive de son nouveau label.
(Vous trouverez l’article consacré au run de JF Moore )
Faisant alors face à une hémorragie de « talents » (terme tout relatif) qui partent en masse chez Image et ayant certainement un œil sur le succès du label Vertigo, la compagnie décide de confier les rênes de la série à un poulain prometteur et fraîchement arrivé dans l’écurie.
Ce jeune loup aux dents longues arrivé sur les deux derniers épisodes afin d’aider Moore (et probablement de s’habituer au personnage) et débordant d’idées fracassantes n’est autre que… Warren Ellis !!!!

Ayant seulement (chez Marvel) à son actif un joli succès critique en la personne de sa reprise de Hellstrom, le scénariste anglais se voit confier les clefs de Doom 2099 en parallèle de ses premiers épisodes d’Excalibur (run qui est une purge absolue, il faut bien le dire).
Décidé à se faire remarquer et à s’imposer sur le marché américain, Ellis est alors prêt à reprendre n’importe qu’elle série et à lui appliquer un traitement choc, ce qui se fera parfois avec de la casse sur certaine séries et personnages de Marvel.
Néanmoins, disposant d’un terrain encore assez vierge (comme plus tard chez Wildstorm) au sein de l’univers 2099, Ellis pourra développer ses idées innovantes pendant environ les deux tiers de son court run (14 épisodes) avant que ses plans ne se voient contrarier par le changement du staff éditorial… mais nous reviendrons là dessus quelques lignes plus bas.

Ellis

On peut  ainsi diviser son run en 3 parties :

Partie1 : mystères (3 épisodes)

Oui, « mystères » pourrait être le maître mot de cet arc introductif vu que les trois épisodes sont construits afin de mener aux fracassantes révélations finales sur le plan d’Ellis pour la série, et pour tout l’univers 2099 par extension.
Dès les premières cases, le changement de ton est flagrant.
Tout ce petit monde devient d’un coup beaucoup plus sombre avec la mise en avant de motifs (révolutions, nanotechnologie, drogue..) et personnages (Morphine, Indigo, Sharp Blue) purement « Ellisiens ».
Le nouveau scénariste tranche tant dans la forme (répliques économes propres à porter à interprétation, en particulier pour le héros) que dans le fond (la géopolitique devenant le sujet principal de la série).
Doom lui même devient un personnage beaucoup plus inquiétant et manipulateur et dont les rapports avec ses « allié » » deviennent plus ambigus, Ellis faisant place nette pour son propre cast et redéfinissant ou boutant hors de la série les personnages de Moore.
On sent bien que le latvérien poursuit un but mais l’on ne cesse de se demander si celui-ci est bénéfique ou maléfique et si finalement le recouvrement de sa mémoire n’aurait pas réveillé les démons du bon docteur jusqu’à ce que la révélation finale vienne achever le lecteur, Ellis poussant encore un cran au-dessus l’intelligence et le charisme de son héros.

L’arc voit l’arrivée progressive de divers groupes (cybersurfeurs, mercenaires…) appelés par Doom en Latvérie ainsi que trois nouveaux personnages importants :

-Indigo Eshun, hacker recrutée comme ministre du Signal (comprendre du cyberspace)
-Sharp Blue, mercenaire super puissante et albinos
-Morphine Somers, clone de John Constantine comme Ellis les aiment tant

A la relecture, on ne peut qu’être frappé par la ressemblance entre ce trio et celui de Planetary, fait qui démontre que le scénariste a de la suite dans les idées.

Doom 2099 3
©Marvel Comics

Doom s’entretient avec ces différents groupes et d’autres dans la perspective de grandes manœuvres encore inconnues.
De leur côté, les amis de Doom se trouvent embarqués dans une histoire de trafic de drogue qui sera, en partie, une bonne excuse pour régler le sort d’une grande partie de l’ancien cast.
Parallèlement une guerre civile éclate au Makhelastan (reflet du conflit yougoslave de l’époque?) attisée par des révélations sur les dirigeants du pays travaillant pour une méga corporation américaine.
Cette dernière décide en dernier recours de régler le conflit de la manière la plus expéditive qui soit : l’extermination de la population par le biais d’un nécrovirus.
La retransmission de ce massacre servira de déclencheur à la révélation du plan de Doom.
Ce dernier est l’instigateur de la révolte makhelastienne, celle-ci lui ayant servi de paravent pour ses manœuvres et la réaction de la méga corporation permettant de justifier aux yeux de l’opinion son maitre plan : L’invasion des Etats-Unis d’Amérique !!!

Pour la partie graphique, Pat Broderick signe ici ses plus beaux épisodes (avec les deux suivants) comme  soudainement motivé par l’ampleur d’un scénario de grande classe.

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©Marvel Comics

Partie 2 : pouvoirs (5 épisodes)

Suite à la mise en bouche constituée par le premier arc, Warren Ellis passe à la vitesse supérieure et s’attaque enfin frontalement à une thématique sur laquelle il reviendra tout au long de sa carrière tout en accomplissant le rêve de tout fan de Doom qui se respecte.
En un seul épisode, Ellis donne un grand coup de pied dans la fourmilière 2099 dont les conséquences se feront sentir dans toutes les autres séries.
C’est en effet à cette occasion que le staff éditorial resserre les liens entre les différents protagonistes de cet univers pour le meilleur comme pour le pire, le nouveau statu quo imposé par Ellis étant difficile à ignorer pour les autres auteurs.
Passé le premier épisode dépeignant un conflit plus réaliste que les standards marvelien de l’époque, Ellis traitera dans les numéros suivants du pouvoir sous tous aspects: ses dangers, ses outils, ses composantes, ses aspects peu reluisants, ses buts…

Abordant un sujet qu’il développera plus tard dans ses Stormwatch/Authority, ses Transmetropolitan ou ses Planetary (entre autres), Ellis semble considérer que quelqu’un se doit d’assumer la responsabilité du pouvoir politique afin de guider la société hors de l’ornière libérale.
Mais comme le pouvoir vous donne les moyens du changement, le pouvoir vous change. Ellis va ici plus loin dans la réflexion que Lee (à grands pouvoirs, grandes responsabilités) ou que Shooter (à pouvoir absolu, corruption absolue); son Doom restant toujours aussi insaisissable et apparaissant tour à tour comme un bienfaiteur éclairé que comme un dictateur brutal.
Ces 5 épisodes sont riches en idées originales et vont vite, très vite (peut-être trop pour les lecteurs habitués à la décompression des récits de nos jours).
Vous y trouverez pèle-mêle des drogues hallucinogènes, du mysticisme cybernétique, des manipulations médiatiques et autoroutes de l’information…

Le premier épisode dépeint la Blitzkrieg de Doom qui en bon général utilise le cyberspace afin de désorganiser l’adversaire.
Installé sur le siège présidentiel, le latvérien commence à mettre en place son utopie : nationalisation des méga-corporations, programme de restauration écologique, accès public au cyberspace..
Le nouveau président pourrait s’avérer parfait si certaines actions n’étaient pas là pour rappeler son côté autoritariste : fondation d’un nouveau SHIELD et de CYNEX (organe d’informations… à moins que ce ne soit de propagande) tous deux à son service, assassinat du leader des mégacorps en direct à la TV, instauration de la loi martiale.

2000AD sketches
Les sketches préparatoires de Steve Pugh pour la 3ème armure (voir plus bas) ©Marvel Comics

Mais, après tant d’années, les dirigeants des méga-corporations ont bien du mal à renoncer à leurs privilèges et, pendant que Doom voit son attention monopolisée par un tremblement de terre en Californie (relatée dans la série Hulk 2099 inédite en VF), ils décident de se regrouper sous l’égide d’un nommé Herod (au design tatoué précurseur de Spider Jerusalem).
Ce dernier met alors en branle son plan en ramenant de l’antarctique LE Captain America (mais est-ce bien le vrai?) dont les déclarations mettent à mal la crédibilité du bon docteur.
L’assaut et les manipulations d’Herod forceront le tout frais président à commettre un massacre retransmis dans le monde entier comme un retour de bâton karmique du génocide du Makhelastan.

Les dernières pages voient Doom périr dans l’explosion de la Maison Blanche… mais bon, on connait tous ce genre de ficelles propres à faire revenir le lecteur à l’épisode suivant.
Il y aurait encore beaucoup à dire sur cet arc mais la promesse finale d’une confrontation entre Doom et un Captain America, icône américaine ici droguée et dévoyée (volontairement) au service des puissances libérales, est juste purement jouissive !!!
Cette seconde partie s’achève sur un nouveau cliffhanger haletant accompagné de la mise en place d’antagonistes pleins de promesses.
Malheureusement, la dernière partie du run d’Ellis se verra escamotée par les changements éditoriaux.

Petit regret, cet arc voit se succéder trois dessinateurs, nuisant par cela (légèrement) à l’impact de celui-ci.
Si Broderick accomplit son chant du cygne en peaufinant les deux premiers épisodes, les deux suivants sont dessinés de manière anecdotique par respectivement David Klein puis John Royle avant que le dernier épisode voit l’arrivée au crayons du très bon Steve Pugh dont la « saleté » du trait colle parfaitement à la nouvelle situation de notre héros.

Partie 3 : Vicissitudes (6 épisodes + 2 one shots)

Vicissitudes car si cette dernière partie commence sous les meilleurs auspices avec un postulat juste bandant, elle se verra vite escamotée par une nouvelle situation et un contexte éditorial difficile qui mènera au départ du scénariste.
La nouvelle donne commence dans un one shot bien noir comme les affectionne Ellis, le scénariste entérinant ici le nouveau statu quo tout en faisant le ménage dans l’univers 2099.

2099 Apo
©Marvel Comics

2099 A.D. Apocalypse :

« Un groupe média indépendant couvre le coup d’état d’Herod et présente le dernier combat de certains super-héros contre le SHIELD (repris en main par Herod) sous un jour positif.
L’histoire voit la mort des versions 2099 du Punisher et de Hulk (ainsi que d’autres héros inconnus du lecteur VF) et s’achève par l’exécution des journalistes par le SHIELD. »

Contrairement aux deux arcs précédents, Ellis semble ici ralentir le rythme comme décidé à tenir son lecteur en haleine avant la confrontation finale.
Le changement de ton est aussi marqué par une présence plus réduite d’idées originales et tenues ici au rang de décorum (mais bien sympathiques comme la technologie interdite d’Herod), afin de mettre le focus sur la contemplation dans un premier temps puis sur l’action.

Le premier épisode retrace les conséquences du coup d’état d’Herod sur les alliés de Doom, certains mourant ou prenant la fuite pendant que d’autres rallient Herod.
Ce dernier installe Steve Rogers comme président et lui révèle son plan : pomper toutes les ressources terrestres sur 5 ans afin de s’installer ensuite avec ses partisans sur une nouvelle planète.
La charge contre les USA, le lobbying et la logique dévorante du capitalisme se fait ici encore plus cinglante.
Le second épisode continue dans la même veine mais en mettant plus spécifiquement le focus sur un nouveau personnage Static Annie (nouvelle version annonciatrice du Drummer de Planetary), Doom n’apparaissant finalement qu’à la toute fin.
Les deux épisodes suivants retracent la fuite de Doom et Annie (poursuivis par le SHIELD) vers Halo City, la cité protégée par les X-men ; le latvérien semblant déjà avoir en tête son plan de reconquête.

Malheureusement, c’est à ce moment que les changements au sein de Marvel emmèneront à la sortie de route de la série.
Au vu des idées avancées par le britannique, on pourrait se dire que tout cela fait un peu beaucoup pour les éditeurs américains et qu’ils ont décidé d’y mettre le holà.
Mais la raison est tout autre.
Marvel, engagée alors dans un bras de fer commercial avec les dissidents d’Image et commençant à voir la bulle spéculative s’éroder plus rapidement que prévu, entreprend de grandes manœuvres et des changements brusques de direction tous les 6 mois dans l’espoir de trouver la formule salvatrice (rachat puis intégration de Malibu dans le Marvelverse, la Marvelution, crossovers quasi-permanents de certains titres et autres joyeusetés du style Iron-Man adolescent).
C’est dans ce contexte de révolution permanente que la direction décide de virer l’éditeur de la ligne 2099, Joey Cavalieri.
En signe de protestation, une partie des auteurs de cet univers décident de prendre la porte eux aussi, dont les deux plus importants : Peter David et Warren Ellis.

C’est ainsi qu’Ellis se retrouve poussé aux commandes d’un one shot censé introduire un nouveau statu-quo (encore?!) avant son départ, histoire qu’il écrira sans passion accompagné d’un Dale Eaglesham débutant.

2099 genesis
©Marvel Comics

2099 A.D. Genesis :

Le récit sert à introduire des nouvelles séries telles que Fantastic Four 2099 (ça on aura en VF), X-Nation 2099 (ça aussi) et Daredevil 2099 (série prévue puis annulée en VO) et le nouveau contexte censé sûrement rappeler aux lecteurs la locomotive commerciale de Marvel :

« Les X-men 2099, protecteurs de la communauté mutante au sein de la cité libre d’Halo City, doivent retrouver un mystérieux messie censé sauver la race mutante et l’empêcher de tomber entre les griffes d’Herod. »

Suite à cela, Ellis se trouve obligé de boucler son histoire en un seul épisode et ce en continuant d’introduire le nouveau contexte.
Le résultat est forcément décevant et peut laisser un goût amer.

Doom reconstruit une nouvelle armure, punit les traitres, détruit la technologie d’Herod à coup de nanoïdes et condamne ce dernier à une perpétuelle agonie avant de se téléporter vers un destination mystérieuse.
Il faut rajouter à cela le bouzin relié aux X et tout ça en un seul épisode, ce qui fait que le tout sonne définitivement trop précipité.

Un dernier épisode d’Ellis vient servir d’épilogue doux amer (pour les français) tant aux pérégrinations du personnage que du scénariste.
Ce dernier épisode, dessiné par le vétéran John Buscema, est très contemplatif et tout en faisant le point sur le parcours de la série peut se lire comme une conclusion de celle ci.

Ayant perdu à la fois l’Amérique et la Latvérie, Doom se réinstalle à Myridia et tout en écoutant les nouvelles faisant le point sur l’état de la planète depuis la chute d’Herod, s’interroge sur son parcours depuis sa réapparition en l’an 2099.
Notre héros cherche à comprendre comment il a pu échouer et comment changer tout ça et finit par…. disparaître !!!

Ellis ferme ainsi plus ou moins bien la boucle dans un épisode métatextuel s’interrogeant sur son personnage et son propre run avant de refermer la série aussi mystérieusement qu’elle avait commencé.

D’autres épisodes suivront en VO mais ce sera l’objet d’un autre article.

DoomThreat
©Marvel Comics

 

 

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