Graphic Nuggets, Marvel Graphic Novels, Trans-America-Express

Starstruck : The Luckless, The Abandonned and Forsaked 2/2 (Elaine Lee/Michael William Kaluta)

Starstruck cover
©Elaine Lee & Michael Wm. Kaluta

La première partie est visible ici

Derrière un sous-titre tiré d’une chanson de Bob Dylan (Chimes of Freedom), que trouve-t’on au final ?

Hé bien, un putain de chef d’oeuvre !!!
Tout simplement l’une des pièces maîtresses des comics des années 80.
Un truc du calibre des indispensables et qui précède bien d’autres comics bien connus et révérés dans les innovations.
Starstruck c’est une encyclopédie de la science-fiction mais plus encore, c’est le chas de l’aiguille dans lequel s’engouffrent un million d’influences diverses avant de ressortir de l’autre côté pour essaimer dans une tripotée de comics qu’on connaît tous.

Dédié au réalisateur Robert Altman et l’écrivain Thomas Pynchon, le Graphic Novel est proprement impossible à résumer tant il emprunte à ces deux artistes pour le foisonnement de personnages, d’intrigues qui se croisent encore et encore, de références érudites ou à la culture populaire… dans une atmosphère parfaitement équilibrée entre intelligence et absurdité.

Débutante dans l’écriture de comics, Elaine Lee apporte une approche originale pour l’époque en puisant dans son passé de comédienne et dans la littérature.
Ainsi, Starstruck ne propose pas de suivre les aventures d’un héros ou d’un groupe, même si on sent bien ici ou là sa préférence pour certains, mais les multiples vies d’une myriade de personnages dans une structure non linéaire.
On assiste à des tranches de vies non reliées… et pourtant formant toutes une grande tapisserie où les évènements doivent autant au destin qu’au hasard.

Les personnages se croisent et s’influencent à leur insu et comme dans la vie réelle, on voit comment la conjonction des histoires construisent l’Histoire.
Chacun possède son propre agenda, ses aspirations, ses objectifs, sa perspective sur la vie et la confrontation de tous ces points de vue construit un tableau fascinant de complexité sur la vie tout en présentant une satire à la fois juste et complètement surréaliste de la société.

Starstruck 1
©Elaine Lee & Michael Wm. Kaluta

L’aspect le plus évident de cet album est bien évidemment l’étude faite des rapports hommes-femmes, sujet inépuisable pour encore bien des générations d’écrivains à venir. Ainsi, Lee s’attache à nous présenter une galerie de femmes fortes bien plus étendue et variée que dans d’autres œuvres.
On trouve évidemment de la butch (Drusilla) et de l’amazone sous filiation Ellen Ripley (Galatia 9, le personnage jouée par Lee dans la pièce) mais d’autres personnages utilisent aussi leur intelligence (Ronnie Lee Ellis) ou leur féminité (Mary Medea) afin d’asseoir leur place dans l’univers.

Pour autant, les hommes ne sont pas pour autant tournés systématiquement en ridicule et se révèlent parfois les plus attachants du lot comme le tragi-comique prince Khalif dont l’histoire est à la fois mélancolique et hilarante.
Parallèlement à cela, on trouvera de multiples réflexions sur l’Art, l’écriture, la politique, la religion… tellement, qu’il serait impossible de toutes les lister ici et nous ne pouvons que vous conseiller de vous plonger dans l’excellent blog de Tym Stevens une fois que vous aurez lu ce MGN.

Dans son comic book, Elaine Lee pousse la polyphonie à son maximum, ce qui peut déstabiliser au premier abord et montre toute la nature fluctuante de la Vérité.
Il suffit d’entamer la lecture de l’histoire du prince Khalif (oui c’est notre histoire préférée du bouquin, et alors ?) qui donne le vertige en présentant simultanément les mésaventures et les points de vues croisés d’un père et son fils (aux travers des dialogues), d’un troisième personnage (au travers des récitatifs), d’un quatrième en coulisses (chose qu’on ne perçoit qu’après la lecture d’un autre segment) tandis que la simple lecture des cases sans les dialogues présentent encore une autre perspective. Passionnant même si difficile au premier abord, avouons-le, surtout si l’on y ajoute les multiples chansons, apartés « monthy-pythonnesques » et déconstructions « burroughsiennes « .

Quant aux références et influences, c’est le même foisonnement vertigineux et tout d’abord dans le domaine de la science-fiction bien évidemment.
Lee dépasse le cadre de la satire féministe de Star Wars et Star Trek et mêle hommages, détournements, clins d’oeil, parodies… à, en vrac, Buck Rogers, Flash Gordon, aux intrigues politico-familiales dignes des Borgia de Dune, à Alien, au Tech Noir, au cycles de Fondation et des Robots d’Asimov, à Leigh Brackett, à toute l’école Métal Hurlant, à la paranoïa hallucinogènes de Philip K Dick et même aux cut-ups drogués de William Burroughs.

Starstruck 2
©Elaine Lee & Michael Wm. Kaluta

Mais limiter tout cela à la science-fiction n’est que le petit bout de la lorgnette tant les références débordent dans tous les domaines de la science, la littérature, la mythologie, la culture populaire, la philosophie, la musique, le cinéma, les comics (les Galactic Guides Girls inspirées des Castors Juniors), les courants artistiques… et Barbie !!
Tout cela aurait pu donner un gloubi-boulga atroce, un patchwork cousu de fil blanc mais heureusement il n’en est rien et toute cette masse d’informations réussit à former un tout unique et cohérent tout en nous renseignant encore plus sur la nature des différents personnages (Brucilla/Brunhilde ou encore Galatia 9/ Galatée…).

Et que serait Starstruck sans son humour.
Ah ! Cet humour absurde en droite lignée du Slapstick, de Terry Pratchett, de Douglas Adams et des Monty Python.
Car l’auteur se moque ici de tout et tourne tout et tout le monde en dérision, la société, les clichés de la SF, les hommes, les femmes, ton chien, ta voisine… et finalement elle-même et ses personnages à la théâtralité poussée au maximum.
La partie la plus drôle est certainement le glossaire présent à la fin de l’album dont la lecture est indispensable pour comprendre les tenants et les aboutissants de cet univers (et encore, pas tous) dont il nous fournit quantités d’informations passionnantes tout en présentant un énième point de vue au travers de ces écrits d’une archiviste semblant parfois sous acide.

Et que dire de ces moments de poésie ou de fun gratuits planqués ici et là.
Pour ceux qui se rappellent des multiples jokes planquées sur telle affichette ou telle note dans le Père Noël est une Ordure, et bien c’est ici la même chose mais à la puissance mille.

Du côté des dessins, c’est la même extravagance délirante et généreuse tant Mike Kaluta est déchaîné.
Pour les plus jeunes, oubliez le Kaluta cachetonnant pour payer ses impôts de Chaos War; Pour les plus vieux, oubliez son superbe Shadow.
Starstruck c’est LA grande œuvre de Michael William Kaluta qui laisse éclater ici tout la démesure de son talent et la même variété folle des influences émaillant son dessin.

Le vertige de ses dessins est à l’unisson de celui du scénario et mêle dans un tout cohérent une profusion de détails encore plus riche que chez un Geoff Darrow et d’influences donnant une identité graphique à la fois familière et unique à cet univers.

Starstruck 3
©Elaine Lee & Michael Wm. Kaluta

Avec une série placée sous le double patronage Buck Rogers/Flash Gordon, Kaluta multiplie bien sûr les références aux maîtres classiques du strip que furent Dick Calkins, Rick Yager, Hal Foster et Alex Raymond et à toute l’esthétique pulp en général.
Plus encore, Starstruck s’avère un véritable bréviaire du comic book pré-Marvel Age. Ainsi, le dessinateur évite sciemment les références à l’esthétique développée par Jack Kirby et ses successeurs et son trait est parcouru par les influences de Wally Wood, de Roy Krenkel, de Carmine Infantino, Frank Frazetta, Al Williamson, Jack Davis… et surtout de ses deux maîtres à penser, Will Eisner et Windsor Mc Kay.
Bien évidemment, l’on retrouve aussi des traces de ses collègues du Studio dans son dessin et plus particulièrement de Charles Vess, collaborateur irrégulier de l’univers Starstruck.

Mais Kaluta va aussi chercher ses modèles plus loin brisant ainsi les frontières entre culture populaire et élitiste mais aussi les frontières tout cours.
Véritable fan de l’école Métal Hurlant, de comix et de mangas, bref de bande-dessinée au sens le plus large du terme, il a digéré les influences de personnes aussi diverses que Moebius, Philippe Druillet, Enki Bilal, Osamu Tezuka, Katsuhiro Otomo, Robert Crumb ou encore Carl Barks réussissant le tour de force de les faire devenir des constituantes à part entières de son style propre.
Pareillement, son dessin convoque le souvenir des grands artistes que furent Gustav Klimt, Norman Rockwell, Maxim Parrish, Alphonse Mucha…
Et pourtant, ici aussi, au lieu de former un patchwork mal foutu, toutes ces pages débordantes jusqu’à l’overdose forment un tout narratif, toujours en mouvement, vivant, palpable… superbe !!

Même le lettrage se met au diapason de cette folie puisque Klein multiplie les polices de caractères différentes jusqu dans les bulles de chaque personnage afin d’en souligner la nature profonde.

Puisque la perfection n’est pas de ce monde, passons maintenant au côté moins positif de Starstruck et qui se trouve justement être cette profusion, ce foisonnement délirant.
Ainsi, nous ne conseillons à personne d’essayer de lire directement d’un coup les 80 pages de ce Marvel Graphic Novel en cherchant à tout comprendre (surtout que certaines réponses n’existent que dans la pièce de théâtre) sous peine d’être vite perdu et un peu dégouté (et encore plus pour un non-américain tant Lee s’amuse avec les niveaux et les registres de langages).

Tenter d’aborder cet album de cette manière ce serait comme d’essayer de grimper l’Everest par la face nord sans préparation et sans matériel.
Mieux vaut se laisser flotter le long des différents récits et/ou picorer telle ou telle histoire au gré de son humeur et d’y revenir plus tard encore et encore afin de profiter des nouveaux angles qu’on découvre et des informations accumulées auparavant afin de relier les divers points de cet univers.
Cet album (et les suivants) a vraiment été crée pour profiter des plaisirs de la relecture.

Ce sont d’ailleurs cette polyphonie, cette non-linéarité et cette profusion de détails qui signèrent plusieurs fois l’arrêt de la série (et ce, malgré son succès critique qui vaut à ses auteurs la reconnaissance de la profession entière jusqu’à Clive Barker), bien des lecteurs ayant pesté plusieurs fois contre ce comic book qui osait leur prendre plus de leur vingt minutes habituelles de lecture.

Starstruck 4
©Elaine Lee & Michael Wm. Kaluta

Ce sont ces multiples arrêts et redémarrages qui nous emmènent au second point problématique (si s’en est un) de Starstruck puisque ce MGN inaugure ce qui deviendra l’une des caractéristiques de la série.
Suite à une remarque de Shooter, Lee et Kaluta retravaillent l’une des séquences de l’album marquant ainsi la première trace du « révisionnisme » de leur œuvre bien avant que George Lucas s’y mette aussi, puisque chaque redémarrage de la série sera marqué par de profonds changements, d’ajouts de pages, de complexification de certains points et de simplifications d’autres.
Et ce sans compter des changements dus à des contraintes ou innovations techniques.

Ainsi, lorsque la série redémarre chez Dark Horse en 1990, la compagnie impose le reformatage au format comic et le passage en noir et blanc.
Kaluta comble ainsi les anciennes plages de couleurs avec de nouveaux détails tout en retravaillant lui même le recadrage de ses planches tandis que lui et Lee ajoutent un centaine de nouvelles pages s’insérant au milieu des anciennes.

Les changements sont encore présents avec l’arrivée en 2009 du premier tome des omnibus Starstruck puisque les évolutions techniques permettent à Kaluta d’enfin recadrer parfaitement les anciennes planches du GN au format comic.
Et de surcroît, on a droit à une nouvelle colorisation, informatique cette fois-ci.
Et bien sûr, de nouvelles pages font aussi leur apparition avec leur lot de nouveaux renseignements.

Il faut tout de même reconnaître que tout ce remontage perpétuel est bien plus réussi que chez Lucasfilm.
Les nouveaux ajouts sont souvent passionnants et la distinction entre les anciennes et nouvelles cases est impossible à voir pour le néophyte.
Et finalement, ce grand changement permanent s’accorde parfaitement à la nature de la série et à son thème prédominant de la perception changeante de la Vérité selon les personnes et au gré des âges.

Dans tous les cas, si vous aimez tout ou partie des artistes cités précédemment mais aussi Watchmen, La Ligue des Gentlemen Extraordinaires, Sin City, From Hell, Love & Rockets, Rocketeer, Strangers in Paradise, les travaux de Grant Morrisson, Cerebus, Planetary, 100 Bullets, Tolkien… jetez-vous sur Starstruck.

Vu que personne en France ne s’est jamais jeté dans la traduction de cette œuvre de toute une vie, vous devrez en passer par la case VO.
Chaque version (Marvel/Epic, Dark Horse, IDW) à ses défenseurs mais vous ne lirez sensiblement pas la même histoire selon celle que vous choisirez.
(et procurez-vous aussi le script de la pièce et/ou les deux audioplays (le premier est la pièce de théâtre tandis que le second est une aventure inédite))

Dans tous les cas, c’est l’INDISPENSABLE de la collection Marvel Graphic Novel et l’Himalaya auquel les albums suivants devront se confronter.

Starstruck back cover
©Elaine Lee & Michael Wm. Kaluta

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