DC Graphic Novels, Graphic Nuggets, Trans-America-Express

Metalzoic (Pat Mills / Kevin O’Neill)

Metalzoic cover
©Pat Mills & Kevin O’Neill

Où capter le zeitgeist de l’époque peut parfois se retourner contre vous.

A l’origine de ce projet, on trouve deux auteurs qui sont aux avants-postes de ce que l’on nomma plus tard l’invasion britannique des comics books américains.

Pat Eamon Mills est né en 1953 et débuta sa carrière professionnelle comme assistant editor pour la compagnie D.C.Thompson, société publiant ce monument du magazine BD que fut le Beano au Royaume-Uni (l’équivalent de nos Tintin, Spirou ou Pilote en gros); magazine immortalisé dans la culture rock par la pochette de l’album « John Mayall & The Bluesbreakers with Eric Clapton ».
Au sein du staff de D.C. Thompson, il fait la connaissance d’un jeune américain qui sera l’un de ses plus fidèles amis et son grand partenaire éditorial dans ses futures aventures, John Wagner.

Pat Mills

Peu satisfaits par leur travail consistant à superviser les titres d’humour et féminins de la compagnie, les deux hommes réussissent à imposer un nouveau titre plus en accord avec leurs sensibilités en 1975, Warlord (aucun rapport avec le très bon comic book de Mike Grell publié chez DC).
Anthologie de récits de guerre, Warlord vient marcher sur les plates-bandes de la compagnie rivale, IPC, et se taille un joli succès permettant à Mills et Wagner de lancer d’autres magazines et séries dans la même veine : Battle Picture Weekly, Charley’s War (publié par chez nous 40 ans plus tard sous le titre La Guerre de Charlie) ou le controversé Action qui annonce la veine « punkoïde » de ce que seront ses prochaines œuvres chez un autre éditeur.

En effet, les œuvres de Mills et Wagner ne sont pas passées inaperçues et les deux compères sont bien vite recrutés par IPC pour leur branche comics, Fleetway Publications, avec pour mission de lancer une nouvelle anthologie de science-fiction au ton anarcho-libertaire et à l’humour très noir.
Vous l’avez deviné, ce magazine c’est le désormais mythique 2000 A.D., titre qui imprima la conscience collective avec une telle force qu’il est encore vu de nos jours comme LE titre représentant le ton et le style des comics d’outre-Manche.

Pour 2000 A.D., les deux hommes lancent aussi un nouveau héros qui deviendra le fer de lance d’IPC et dont la notoriété a depuis fait le tour du globe, le fameux Judge « I am the Law » Dredd.
Totalement en raccord avec une époque qui pratique le pogo dans les bouges punks et qui voit débarquer Mad Max au cinéma, 2000 A.D. est un succès quasi-instantané et permet à Mills et Wagner de se déchaîner au travers d’une multitude de héros, ou plutôt d’antihéros : Tharg, Slaine, Rogue Trooper…

Mais surtout, pour le sujet qui nous intéresse aujourd’hui, le lancement de 2000 A.D. permet à Pat Mills de rencontrer son autre partenaire professionnel favori : Kevin O’Neill.

Kevin O Neill

Né la même année que Mills, Kevin O’Neill débuta dans les couloirs d’IPC dès l’âge de quinze ans en tant que garçon de course pour la section s’occupant des magazines d’humour pour enfants tout en produisant en parallèle son propre fanzine pour faire montre de ses qualités artistiques.
Bien vite, il réussit à décrocher un poste de coloriste puis de dessinateur sur les éditions anglaises des comics Disney et sur la plupart des titres enfantins de la compagnie.

N’en pouvant plus de travailler sur des titres ne correspondant pas à sa sensibilité, O’Neill entend qu’un nouveau magazine de SF doit bientôt être lancé et s’en va donc frapper au bureau de Pat Mills pour y demander du travail.
Le dessinateur se retrouve même en première ligne puisqu’il fournit la première couverture mettant en scène Tharg, le narrateur de la plupart des histoires publiées dans 2000 A.D.
Mills et O’Neill se mettent alors à faire feu de tout bois et outre de multiples courts récits de SF produisent ensemble plusieurs séries à suivre : Ro-Buster, déjà une histoire de robots, Nemesis the Warlock, inspirée à l’origine de la chanson Going Underground de The Jam et ABC Warriors qui est une série mettant en scène… encore une fois des robots.

Kevin O’Neill est le premier des deux artistes à décrocher du travail sur le marché US (si l’on fait exception des réimpressions d’épisodes anglais de Dr. Who de Mills dans les pages de Marvel Premiere) en devenant le dessinateur intérimaire de la série de super-héros extra-terrestres Omega Men chez DC Comics.
Dans un mouvement naturel, il illustre ensuite différents segments de la back-up Tales of the Green Lantern Corps, série qui avait vu la naissance des Omega Men.
C’est une de ces back-ups qui va montrer la réaction pour le moins singulière du marché américain envers le graphisme il est vrai particulier d’O’Neill.
Cette histoire c’est la fameuse Tygers écrite par Alan Moore en 1986 et dont plusieurs éléments serviront de base au crossover Blackest Night.

En effet, à peine l’histoire envoyée au Comics Code Authority, celle-ci est retournée à DC avec la mention « impubliable ».
Supputant que le problème pouvait venir d’une scène de crucifixion au sein de l’histoire, l’éditeur demande quels sont les changements qu’il peut effectuer pour passer la censure, ce à quoi le CCA répond que c’est tout le graphisme de Kevin O’Neill qui pose problème.
Au final, DC passera outre cet avis et publia l’histoire sans le fameux sceau du CCA en couverture.

Metalzoic.1
©Pat Mills & Kevin O’Neill

La même année, O’Neill entend que la collection DC Graphic Novels est toujours à la recherche de d’ouvrages à publier et permet à son camarade Mills d’enfin percer lui aussi sur le marché américain en livrant une nouvelle œuvre commune : Metalzoic… qui s’avère être en fait un vieux projet que les deux hommes traînent dans leurs cartons depuis le lancement de 2000 A.D. sans avoir réussi à trouver preneur.

Kevin O’Neil est longuement revenu sur la genèse de Metalzoic dans le numéro 60 du fanzine anglais Speakasy.
Au sein de ces pages, il explique que l’idée date du moment où lui et Pat Mills ont lancé la série Nemesis de Warlock.
Mills lui aurait alors présenté un pitch de six pages intitulé Amok et contant l’histoire d’un troupeau d’éléphants robotiques dans le futur, une sorte de version trash et sous amphétamines de Bambi selon les dires des intéressés.

Les deux hommes développent alors un scénario et des designs et, pas peu fiers de leur nouvelle création, souhaitent absolument garder les droits dessus, chose qu’IPC n’est alors pas en mesure de leur offrir malgré leur intérêt pour le projet.
Seconde tentative quelques dix-huit mois plus tard lorsque IPC commence à accorder à ses auteurs de garder les droits sur certains concepts… sauf que là c’est l’editor-in-chief qui refuse au prétexte que Amok est bien trop farfelu pour attirer le lectorat.

Plus loin dans l’entretien, O’Neil explique que peu après ses débuts sur le marché américain, il s’est retrouvé en contact avec une compagnie de jeux-vidéos et que lui et Mills ont décidé de vendre le concept à celle-ci avant que leurs designs n’atterrissent sur les bureaux de Dick Giordano et Joe Orlando qui leur font part de leur désir de publier leur histoire.
Si le dessinateur ne précise pas quelle était cette compagnie, et au vu des premiers DC Graphic Novels publiés, il n’est pas impossible de supposer qu’il s’agissait d’Atari.

Le deal avec la boîte de jeux-vidéos tombé à l’eau, les deux artistes acceptent la proposition de Giordano qui de plus leur offre la possibilité de publier leur œuvre dans le format de leur choix.
Ils optent ainsi pour la forme d’un Graphic Novel en raison de la liberté créatrice qui leur est offerte au sein du département de Joe Orlando et de leur amour pour le format des albums de BD franco-belges.

Fort de cet accord, les deux hommes réussissent aussi à enfin vendre le projet à IPC pour une publication en serial noir & blanc au sein des pages de 2000 A.D.
Disposant de tout le temps dont ils ont envie pour produire leur œuvre, Mills passe six mois à faire subir divers traitements à son scénario avant de le donner à O’Neill qui passera un an à dessiner, encrer et coloriser les 65 planches du comic book.
Tout ceci nous porte à une sortie se déroulant en pleine année 1986, soit au plus fort de la folie Transformers qui secoue alors le monde, ce qui peut s’avérer une chance énorme pour ce Graphic Novel… sauf que…

Metalzoic.2
©Pat Mills & Kevin O’Neill

« Au 26ème siècle, la Terre est devenue inhabitable pour l’être humain.
Cependant, les robots, eux, ont pu survivre en évoluant et en adoptant l’apparence et les caractéristiques des animaux qui peuplaient autrefois le monde.

Amok, chef des mammouths, domine cette terre de métal… mais Armageddon, leader des singes, compte bien prendre le pouvoir.
Bienvenu dans l’ère métalzoïque »

… Sauf que tout cela n’est pas très bon.

Non, laissez-moi corriger cela.
Aucunes des idées présentées ici ne sont fondamentalement nulles en elle-même.
Disons plutôt que le tout est problématique et tellement froid que le lecteur se retrouve bien vite sur le bord de la route et se retrouve à contempler l’histoire défiler comme une vache regarde passer un train.

On voit certes très bien le fond, qui a finalement largement divergé du Bambi trash prévu à l’origine, et qui se veut comme une relecture des premiers pas de l’Humanité et de comment ils se sont retrouvés au sommet de la chaîne alimentaire.
On perçoit aussi l’influence de 2001 avec cette retranscription de l’agressivité nécessaire à l’évolution et de comment la conscience, la vie même, passe d’une espèce à l’autre de manière amorale.
Idem pour la description d’un monde animal dépeint dans toute sa violence, guidé par la notion de survie au delà de toute notion du bien ou du mal.
Reste que tout cela n’est pas très passionnant à lire.

Si l’on peut à juste titre parfois se plaindre des sous-textes martelés avec la grâce d’un forgeron de l’ex-Union Soviétique, l’opposé est tout aussi embêtant tant les thèmes cités plus haut sont allègrement survolés et semblent tomber comme un cheveux sur la soupe lorsque le texte vient les rappeler au lecteur comme dans cette scène d’apocalypse animal… heu, robotique.. euh, je sais plus en fait.
De même la construction de l’histoire pêche car ne créé aucune progression dramatique, les événements se succèdent sans véritable lien ou motivation à l’exception d’un Armageddon qui poursuit Amok pour le tuer afin de prouver qu’il est le plus fort…. ce qui est très peu.

Et c’est là qu’on touche au principal défaut d’écriture de ce bouquin, à savoir que les différents protagonistes n’ont pas de réelle psychologie.
Pire encore, il n’éveillent aucun sentiment, aucune empathie, aucun attachement particulier chez le lecteur.
Certes, cette absence de psychologie et d’empathie peut sembler logique pour mettre en scène des « robots-animaux » qui n’ont par définition aucune humanité (amis spécistes, merci d’éviter tout débat sur l’âme des animaux ici. N’oubliez pas quand fut écrite l’histoire, une époque encore bien loin de ces considérations), sauf que cela n’aide pas à construire un récit et rend les personnages sujets de l’action et non moteur de celle-ci.
Ils subissent les conséquences des plans du scénariste sans réussir à donner l’impression de véritablement provoquer l’action où être partie intégrante de celle-ci.

De même, il est bien difficile de réveiller l’intérêt du lecteur si il n’arrive pas à s’attacher où tout du moins à s’intéresser aux protagonistes et à leur destin.
Du coup, ils ne restent que l’espoir de voir des séquences à forte « shock value » et de se repaître de ce fameux humour noir british… sauf que ce dernier est totalement minoré, comme si les auteurs n’avaient pas voulu choquer le marché américain.
Quant à la violence ?… hé bien, difficile d’être choqué où révulsé par la vision de mécanismes écrasés, tranchés, broyés et giclant de l’huile de moteur, non ?
En conséquence, il ne reste plus qu’une succession de bastons entre gros robots qui se foutent sur la gueule avec enthousiasme, ce qui est d’un intérêt tout relatif passé l’âge de 10 ans (tout du moins pour l’auteur de ces lignes).

Metalzoic.3
©Pat Mills & Kevin O’Neill

Il faut néanmoins reconnaître que Kevin O’Neill sait mettre en scène ces peignées avec talent et qu’il se déchaîne dans de multiples séquences d’affrontement surtestostéronés.
C’est une explosion de dynamisme et de puissance à chaque page qui n’est concurrencée que par une profusion de détails à donner le vertige y compris à l’oeil le plus myope.

Certes, le graphisme du futur dessinateur de La Ligue Des Gentlemen Extraordinaires risque bien de décontenancer plus d’un lecteur tant son trait tout en angles et brisures agressives parfois proche du cubisme ne correspond pas aux « canons de beauté » du comic book mainstream et l’amateur de Jim Lee risque bien de faire la moue.
Mais derrière ce que certains pourraient qualifier de « gribouillis », il y a une maîtrise de son art tout simplement éblouissante pour un dessinateur alors encore bien jeune.

Savoir posséder une telle originalité et sens de la déformation des lignes tout en gardant une clarté absolue dans la composition à l’intérieur des cases et dans l’enchaînement de celle-ci est la marque d’un grand talent.
Il s’agit donc de savoir dépasser son premier a priori quant à un graphisme qui n’est pas « beau » afin de laisser le dessinateur nous guider dans l’histoire et dans son univers.
Il est juste bien dommage que ces derniers ne soient pas si intéressants que cela.

Au final, il reste une œuvre, inédite en VF, assez oubliable sauf pour les esthètes s’intéressant à l’oeuvre de Kevin O’Neill mais nous sommes loin de la future grande œuvre des deux auteurs que sera Marshal Law.
Comble de la malchance, la peur des deux artistes (évoquée dans l’article de Speakeasy) de voir leur œuvre considérée comme un produit surfant sur la vague des Transformers, Go-Bots et autres se réalisa et fit que ce DC Graphic Novel fut un (nouvel) échec commercial pour une collection qui produira encore un ouvrage avant de tirer le rideau.

Metalzoic.4
©Pat Mills & Kevin O’Neill

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