Graphic Nuggets, Marvel Graphic Novels, Trans-America-Express

The Aladdin Effect (James Shooter / David Michelinie / Greg LaRocque / Vince Colletta)

Aladdin cover
© Marvel Comics

Plus que Dazzler, c’est en relisant des Marvel Graphic Novels comme celui-ci que l’on peut en arriver à regretter de s’être lancé dans ce genre de rubrique.
Enfin, puisqu’il faut s’y coller, allons-y.

Disons le tout net, ce Marvel Graphic Novel n’exista purement et simplement que pour des raisons mercantiles et ne dépassa jamais ce niveau.
La seul raison ayant entraînée la création de cet album est la volonté de Jim Shooter de promouvoir le catalogue de « femmes fortes » de Marvel.

En ce début des années 80, l’image de la femme dans les comics est en train de changer grâce à quelques auteurs qui s’amusent à briser les clichés alors en vigueur dans nos petits illustrés et qui s’attachent à dépeindre des héroïnes plus en phase avec les évolutions qu’a traversée la condition féminine durant les décennies précédentes, des femmes capables de tenir la dragée haute à leurs collègues masculins voire de leur voler carrément la vedette.
Parmi ces femmes, on peut citer l’Elektra de Frank Miller, la Phoenix de Chris Claremont et John Byrne puis toutes les X-women développées ensuite par Claremont tout seul, l’émancipation progressive des Invisible Woman et Heather Hudson par Byrne en solo, les membres féminins des New Teen Titans de Marv Wolfman et George Perez…

Suite à ces succès, DC et Marvel essaient de dupliquer la recette à qui mieux-mieux dans leurs diverses séries avec des résultats alternant le pire et le meilleur.
C’est ainsi que l’on voit surgir des séries « féminines » parfois très sympathiques, Amethyst chez DC, ou totalement autres, ma chérie Dazzler, ainsi que quelques transpositions féminines de héros établis comme la très étrange série Spider-Woman ou la très fade She-Hulk (première série, sans Byrne).
Pêchant néanmoins à séduire un lectorat féminin, Shooter met en branle ce projet de Graphic Novel sensé mettre en valeur la fleur des super-héroïnes de la compagnie et montrer au petites filles qu’elles peuvent elles aussi trouver des héroïnes auquel s’identifier dans les comics Marvel.
L’editor-in-chief pond un pitch vite fait bien fait (enfin plutôt mal fait pour le coup) avant de confier le bébé à un des membres de son « Pittsburgh Comics Club ».

Comme nous avons pu le constater au travers des articles précédents, l’arrivée de Shooter à la tête de Marvel ne s’est pas faite sans heurts et son accession au post d’editor-in-chief a entraîné un va et vient des auteurs entre les deux grandes compagnies.
Ainsi, les grands artisans Marvel des seventies (les Roy Thomas, Steve Englehart, Len Wein, Gerry Conway…) quittent le navire pour rejoindre l’ennemi d’hier tandis que Shooter ramène dans sa besace des artistes avec lesquels il sympathisa lors de son passage chez DC, ce qui nous vaudra même de voir un ancien EIC de DC tel que Carmine Infantino dessiner des séries Marvel.

Parmi ces nouveaux venus chez Marvel se trouvent ceux que les autres auteurs nomment le « Pittsburgh Comics Club » du fait des liens très forts qui les unissent au nouvel editor  in chief(Pittsburgh est la ville dont est originaire Shooter).
Cette poignée d’amis bénéficie de la confiance absolue de l’EIC et une bonne partie d’entre eux le suivront d’ailleurs dans ses aventures ultérieures (Valiant et compagnie). Parmi ces gens, nous pouvons citer Steven Grant, Mark Gruenwald, Bob Layton (meilleur ami de Shooter dans la profession) et… David Michelinie.

Micheline

David Michelinie a commencé chez DC en s’occupant de différents titres d’horreur (House of Secrets et Swamp Thing) et de guerre (Men of War) de la compagnie mais c’est sa reprise en main plus sombre (limite grim n’ gritty pour l’époque) d’Aquaman dans les pages d’Adventure Comics qui lui permet de se faire un nom auprès du public tout en permettant à l’homme-poisson de regagner un titre éponyme.
A la même période, il se lie d’amitié avec le scénariste de la Legion of Super-Heroes (devinez qui?) en animant les aventures solo de Karate Kid (personnage créé par Shooter).
Suivant son nouvel ami chez Marvel, il se retrouve très vite en charge de deux séries qui montrent bien tout le problème que que votre serviteur a avec ce scénariste.

Ainsi, il reprend les Avengers à la suite de Shooter pour un résultat très agréable dans un premier temps grâce à un Byrne qui explose et qui pitche les scénarios à son camarade (l’arc Nights of Wundagore est plus ou moins la suite d’une premier bref passage de Byrne sur la série, fait écho aux X-Men du même Byrne publiés en parallèle et trouvera de lointains développements dans sa reprise des West Coast Avengers… et chez Brian Bendis).
Passé ce coup d’éclat, il laisse aller la série dans un certain train-train parfois pas désagréable mais surtout sans queue ni tête et partage l’écriture de la série avec les autres membres du « PCC » en se laissant téléguider par un Shooter qui aspire à revenir sur la série (voir le numéro 200 qui reflète bien la période chaotique que traverse alors ce comic book).

Beaucoup plus satisfaisante est sa reprise d’Iron-Man qui reste finalement la principale série pour laquelle on retient son nom mais dont il partage les mérites avec Bob Layton qui assume la fonction de co-scénariste en plus de celle d’encreur et dont la vision et les thèmes influenceront à terme la plupart des comics de Michelinie.
Lorsqu’il accepte d’écrire ce MGN, le scénariste n’officie alors plus sur Iron-Man dont il déteste la nouvelle direction donnée par un autre ancien de DC, Denny O’Neil (il suffit de voir avec combien d’empressement la paire Michelinie-Layton défera les apports d’O’Neil) et assume alors la très rémunératrice charge de scénariser les séries Lucasfilm que sont Star Wars et Further Adventures of Indiana Jones pour un résultat sans génie mais qui ne démérite pas.

Et puisque c’est un comic book (nooon?), il faut bien trouver une équipe capable de mettre le scénario de Shooter/Michelinie en images et, tant qu’à faire, autant appeler une équipe de cadors tels que Greg Larocque et Vince Coletta.
Ne revenons pas sur le « king de l’encrage » qu’est Coletta et parlons plutôt du petit jeunot qu’il est chargé de bizuter.

Larocque

Greg Larocque s’est formé au dessin en étant assistant-professeur en école d’Art en parallèle de ses propres études avant de se diriger vers le dessin publicitaire.
Ennuyé par les conditions de travail dans le monde de la pub, il se réoriente vers l’industrie des comics comme bien d’autres dessinateurs avant et après lui.
Il entre ainsi chez Marvel en 1980 et… ne brillera jamais.
De toute cette période, il n’assume qu’un très court run sur la série Power-Man et Iron Fist alors en fin de vie, le reste de sa production n’étant qu’une multitude de fill-ins bâclés pour telle ou telle série.

Nul étonnement donc à ce qu’on lui confie ce graphic novel que personne ne veut et qu’il le dessine avec aussi peu de passion que le reste de son travail.
Pour voir un Larocque un peu plus solide et intéressant à lire, mais toujours très académique et sans grande imagination, il faudra attendre son passage chez DC en 1985 et ses deux longs runs sur la Legion et Flash qui brillent surtout par la qualité des scénarios qu’il doit mettre en image (Paul Levitz puis Mark Waid).

Bon, après tout ça, vous commencez à avoir une idée du niveau souterrain que cet album atteint ?
Et bien c’est encore pire !!!!
Ca bat Dazzler: The Movie à plate couture dans l’indigence car au moins Dazzler a le mérite d’être un « what the fuck » tellement cocaïné et involontairement drôle qu’il en devient éminemment sympathique.
Alors qu’ici c’est le néant absolu et finalement, le néant ça se révèle bien difficile pour le lecteur d’y survivre tant tout cela est long, lent, con et chiant.

« Depuis un mois, la petite ville de Venture Ridge est coupée du reste du monde par un champs de force invisible.
Alors que le chaos et l’anarchie s’installent en ville, la petite Holly-Ann se découvre des pouvoirs et invoque ses super-héroïnes favorites pour sauver les habitants. »

Aladdin 1
© Marvel Comics

Pffff !! Que dire de cette histoire tant elle côtoie le vide absolu.
Disons que l’on touche là à la faiblesse récurrente de Michelinie qui lorsqu’il cachetonne et/ou n’est pas soutenu par un co-scénariste motivé (Layton, Byrne) ne fait aucun effort pour construire une histoire ou des caractères et enchaîne les péripéties chaotiquement comme un enfant de 2 ans les legos (voire l’indigence de ses Amazing Spider-Man et de son second run sur Iron-Man passé la guerre des armures).
De plus, il développe souvent une vision de la société du niveau du café du commerce qui fait, que derrière les mésaventures des héros, on n’a pas grand chose à se mettre sous la dent et qui, vu d’ici, renforce souvent les clichés les plus éculés que l’on peut se faire sur l’Amérique.

Ainsi, du pitch de Shooter qui aurait pu permettre le meilleur comme le pire (on y revient plus loin), il ne tire… rien, et reste au niveau le plus basique sans chercher à développer le matériau préexistant.
Les psychologies et les motivations des protagonistes ne sont jamais développées, les méchants sont très méchants car ce sont des méchants, les gentils sont très gentils car ce sont des gentils, les péripéties se suivent sans réelles transitions ou explications et, pire, sans rythme…
Pareillement, l’auteur préfère ne pas trancher entre coller à la vision naïve de la très jeune protagoniste principale ou s’attacher à dépeindre de manière très noire le chaos qui s’empare de Venture Ridge.

Aladdin 2
© Marvel Comics

Cela nous donne un récit sans ambiance aucune qui se paie le luxe d’à la fois présenter une enfant totalement niaise et des « vilains djeunz punks anarchistes qui mériteraient bien une bonne fessée ou une bonne guerre pour leur apprendre à vivre » totalement… pas crédibles
(en fait, on dirait les versions punks de Flash Thompson et Liz Allen de l’Assistant Editors’ Month).
Malgré tout, ce « non-choix » entraîne un grand moment de comique malsain (ouf) quand un groupe de djeunz (moyenne d’âge 20ans) s’en prend à Holly (qui n’a que 6 ans) avec l’intention à peine voilée dans les dialogues de la violer (pedobear approved! Berk) avant de finalement préférer voler le blouson de celle-ci pour se protéger du froid (wait… what?!).

Finalement, le plus drôle (ou le plus navrant) est le rôle très accessoire des super-héroïnes qui ne servent (quasiment) à rien et possèdent la psychologie et la consistance de palourdes zombifiées.
Storm ne n’a pas une once de l’intelligence et de charisme que lui donne alors Claremont dans les pages des X-Men, idem pour la Guêpe alors qu’au même moment Roger Stern lui donne enfin une véritable consistance, Miss Hulk n’est qu’un bête décalque de la version 60s de son cousin et Tigra minaude (oui on sait, elle était facile celle-là).

Tout cela donne une histoire très plate et bardée de clichés pire que le plus mauvais comic book des années 40 où le bon peuple américain prend les armes derrière son shérif pour faire respecter son droit à la propriété (paye ta pub pour la NRA au passage) en boutant les vilains pas beaux dehors, la victoire finale étant assénée par le bon shérif mâle WASP sans que les femmes fortes à super-pouvoirs aient eues leur mot à dire, ce qui la fout un peu mal pour un graphic novel voulu à la gloire des icônes féminines de la compagnie.
En fait, le récit est même totalement asexué et l’on pourrait remplacer les quatre super-héroïnes et la petite Holly par des personnages mâles qu’on ne verrait aucune différence.

Aladdin 3
© Marvel Comics

Le seul très maigre intérêt de tout cela est finalement la promesse de parabole messianique contenue dans le plot de Shooter.
S’il y a bien un thème qui traverse toute l’oeuvre de l’EIC (et Marvel sous son règne) c’est l’idée d’un personnage omnipotent dont le pouvoir illimité est autant porteur d’espoir que de tourments et qui fait écho à son propre parcours dans l’industrie.
Shooter nous ressert ici sa thématique favorite en l’accolant à deux autres idées pas inintéressantes.

La première est astucieuse et aurait pu tirer le récit sur les terres du féerique et/ou de la métatextualité puisque le récit joue sur les fantasmes enfantins devenant réalité (qui n’a jamais rêvé de faire surgir ses héros favoris dans la réalité ou de les rejoindre dans leurs aventures).
La seconde porte en elle les germes d’un WTF qui aurait pu s’avérer proprement jouissif puisque l’histoire est une adaptation même pas voilée de la Nativité avec sa très messianique Holly (holy = sainte en anglais), fille de Mary et Josef, qui reçoit la visite des « reines-mages » de Marvel.
Malheureusement, Michelinie reste au ras des pâquerettes et ne tire parti d’aucune de ces possibilités.

Quant au dessin, c’est du même tonneau.
Les personnages sont moches, les décors sont vides et stéréotypés, les scènes d’actions ont autant de force qu’une limace sous prozac, la narration est plate et sans imagination, les planches ne dégagent aucune ambiance et Colletta « embellit » le tout de son encrage velu et de ses coups de gommes « bien » placés pour rendre les planches plus rapidement.
Seul point comique de tout cela, ce Graphic Novel « féministe » est dessiné par deux érotomanes notoires qui ne peuvent s’empêcher de détourner une histoire « enfantine » en truffant les planches de « plans culottes » totalement gratuits mais malheureusement trop sages et mal foutus pour intéresser le lecteur de comics pervers.

Au final, l’une des plus grosses bouses publiée dans la collection, et disponible en français dans feue la collection Top BD de Lug, dont on comprend aisément qu’elle soit tombée dans l’oubli.
Heureusement, Michelinie se fera pardonner plus tard avec deux autres Marvel Graphic Novels de meilleure tenue dont un qui sera le sujet du prochain article de cette série.

Aladdin 4
© Marvel Comics

 

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