Celluloid Pictures of Living, Strange Cultures

L’Affranchi (Joker de Todd Phillips)

Joker 1.1
© Warner Bros.

Vous savez ce que cela fait de tenir de la nitroglycérine entre les mains?
Un produit hautement inflammable?
Ou tout simplement une arme à feu?
Cette peur qui vous troue l’estomac et qui se mélange à un soudain sentiment de puissance malsain lorsque vous réalisez la dangerosité de ce que vous avez entre vos doigts?
Le pouvoir de vie et de mort qu’il vous donne sur les autres et sur vous-même?
Oui? Alors vous avez maintenant une petite idée de ce qu’est le Joker de Todd Phillips.

A la sortie de la séance, la première pensée de votre serviteur fut que « oui, je comprends que ce film agite les passions dans un sens comme dans l’autre » et ce avant même que la plupart l’ait vu.
Car nous avons là une oeuvre complexe qui joue pourtant la carte d’une (fausse) limpidité absolue qui pourra induire certains spectateurs en erreur dans leur interprétation alors que tout le film danse avec la même habileté, la même grâce, la même élégance que son héros/vilain sur le fil de l’ambiguïté.
Une ambiguïté qui détonne et qui dérange dans une époque où les débats sont devenus par trop binaires, par trop manichéens comme ci les gens étaient devenus les protagonistes d’un comic book « slipesque » caricatural ou tout n’est que noir ou blanc, bon ou mauvais…
De cela, Joker se joue, confirme les attentes pour mieux les retourner et vis versa pour au final nous tendre un éclat de miroir brisé, laissant ainsi chacun d’entre nous face à notre reflet, à nos convictions, à notre vision du monde qui influeront comme un prisme sur notre réception d’un long métrage qui reste marquant dans tous les cas.

Alors oui, votre serviteur a follement aimé le film.
Oui, c’est un très grand film… tout court!!
Oui, c’est aussi un film Batman.
Oui, les critiques positivement délirantes sont justifiées même si souvent incomplètes ou erronées.
Oui, Joaquin Phoenix mérite tous les prix de la Terre pour son interprétation.
Oui, le film n’est pas parfait et possède des défauts.
Oui, on va essayer de ne pas (trop) spoiler dans cet article.
Et non, on ne vas pas vous faire l’insulte de vous présenter le pitch à nouveau même si celui-ci, les bandes-annonces et la plupart des critiques ne reflètent qu’un seul aspect du film et le réduise à un ou deux aspects ce qui peut expliquer certaines réactions de rejet ou de peur avant même la vision du film.
Cependant, il nous semblait nécessaire (à notre modeste échelle) de se poser sur certains aspects de Joker afin de tempérer certains points et aussi de rassurer les réticents pour les emmener à pousser la porte de leur cinéma.

Don’t Worry, Be Happy:

joker 1.2
© Warner Bros.

Oui, ne vous inquiétez pas et soyez heureux… et par là même évacuons la critique principale de certains détracteurs du film (qui ne l’ont souvent même pas vu) et le point le moins important dans l’appréciation de celui-ci pour l’auteur de ces lignes.
Oui, c’est bien un film sur le Joker et oui, il y a plein de références à l’univers de Batman.
On a droit à une visite au Arkham Asylum, on croise la famille Wayne, le costume du Joker renvoie à celui de Cesar Romero dans la série des sixties, on a droit à un passage qui rappelle une certaine séquence du Dark Knight Returns de Frank Miller, on nous place une superbe scène dans un cinéma Art Déco qui projette Les Temps Modernes de Charlie Chaplin dont le design rappelle le travail d’Anton Furst sur les Batman de Tim Burton.
Au passage, c’est l’une des plus belles et plus touchantes scènes métatextuelles d’une oeuvre qui passe son temps à jouer au chat et à la souris avec le spectateur.

Et bien évidemment, référence incontournable pour ce « Joker: Year One », The Killing Joke d’Alan Moore et Brian Bolland est là partout dans les coins, en filigrane, une ombre rampante qui suit ce Joker mais qui est aussi soigneusement maintenue à distance par Todd Phillips pour permettre à son film d’avoir son identité propre.
Certaines citations sont directement sorties du comic book, l’avalanche de tuiles qui s’abattent sur le futur Joker et la volonté de ce dernier de montrer à ses concitoyens la folie du monde par tous les moyens possibles et surtout une scène finale qui renvoie à l’ouverture de The Killing Joke et dont on ne dira rien si ce n’est qu’elle remet en question tout ce que l’on a vu durant les deux heures précédentes souligne la filiation avec l’oeuvre de Moore et Bolland.
Au travers de sa conclusion (et de quelques autres dialogues et scènes discrètes), le réalisateur réussit même à concilier les visions des frères ennemis que sont Moore et Grant Morrison puisqu’elle fait référence à des théories émises par le divin chauve dans son Arkham Asylum et dans l’épisode The Clown at Midnight (Batman 663).
Il assaisonne au passage le tout d’une pincée du Paul Dini de Mad Love (non, il n’y a pas Harley Quinn dedans) voire même du Hush de Jeph Loeb et Jim Lee (sur un détail) ce qui démontre que le réalisateur a bien fait son travail de préparation.

Ceci dresse un portrait composite du Joker qui s’avère finalement plus complexe, plus profond et quelque peu supérieur au bouquin d’Alan Moore (qui n’en fut jamais satisfait) en cela que cette descente aux enfers n’est pas que le produit d’une méchante société qui s’acharne sur un faible jusqu’à ce qu’il bascule dans la folie (on force le trait à dessein) mais… mais nous y reviendrons plus loin.
Cette volonté de réussir à allier des visions contraires se retrouve aussi dans les origines d’une certaine chauve-souris et dans les liens entre ce personnage et sa future nemesis puisque le long-métrage ménage la chèvre et le chou malgré un certain point qui pourrait faire hurler les plus intégristes s’il n’était pas désamorcé quelques scènes plus loin.

Joker 1.8
© Warner Bros.

Et le Joker est là, et bien là, soyez en sûrs!!
Au contraire de Killing Joke qui, en jouant la carte de la symétrie, donnait naissance au monstre en un basculement soudain, on est ici dans le registre de l’émiettement de la psyché d’un personnage et la construction progressive d’un autre avec le corps de Joaquin Phoenix comme terrain de guerre de cette lutte intérieure (le film possède une dimension charnelle, physique prégnante).
Chaque scène ressemble à un pas inéluctable vers l’échafaud de la folie jusqu’à une séquence sur laquelle on reviendra un peu plus bas mais qui agit comme une véritable blague qui tue et démontrant comment le film a réussi son pari de manipuler le spectateur.
C’est d’ailleurs le moment où Phoenix devient littéralement le Joker.
Avant cela, le monstre existant en lui montait à la surface de manière sporadique et progressive mais à partir de ce moment, la gestuelle, la démarche, les mimiques et les intonations du doppelgänger prennent totalement le pas sur le personnage d’Arthur Fleck.
On retrouve alors le caractère suave et en représentation permanente du Joker, sa jouissance perverse et quasi-sexuelle à faire le Mal, son besoin d’attention et d’être vu par le monde entier qui explosent dans chaque parcelle de pellicule.
En somme, un être qui « doutait même qu’il existait » et qui ne se sent vivant qu’en existant dans le regard des autres.
Rien que ce dernier aspect fait froid dans le dos de part la manière dont il résonne dans une société envahie d’instagrameuses, de youtubeurs, d’influenceurs et de tout un chacun qui crie son avis haut et fort (sur la toile) afin que le reste d’entre nous puissent voir cette individualité (et oui, l’auteur de ces lignes n’est sûrement pas meilleur que les autres à ce petit jeu).

Donc oui, l’aspect « geek » du film est satisfaisant, respectueux et peut apporter une plus-value à la vision du film mais n’est aucunement nécessaire.
C’est la cerise sur le gâteau, le petit chocolat pour remercier le fan de comics mais qui jamais ne vient dévorer l’histoire et le parcours du personnage (et pour avoir vu le film avec un non-geek n’ayant strictement aucune connaissance des comics et qu’on avait pas informé sur le fait qu’il était en présence d’un film sur un « evil slip », on peut vous dire que le long métrage a fonctionné avec autant d’impact sur chacun de nous deux)

Always Look on the Bright Side of Life:

Joker 1.5
© Warner Bros.

Nous l’avons dit et répété assez souvent, la perfection n’est pas de ce monde et si, certes, ce Joker est un film fascinant, il possède aussi son lot de (petits) défauts et de points faibles dont certains participent pourtant à la fascination hypnotique que développe celui-ci sur le spectateur.

Le point le plus mineur est probablement l’inclusion de deux morceaux rock (il y en aurait d’autres mais de manière plus discrète) au milieu d’une bande originale entièrement symphonique minus quelques standards jazzy qui eux sonnent parfaitement à leur place.
Certes, Rock n’ Roll part 2 de Gary Glitter et White Room de Cream sont très habilement utilisées dans les scènes où ces chansons apparaissent, deux scènes de pure extase diabolique.
Cela confère aussi une aura de rockstar du Mal au Joker (ce qu’il est) mais la brisure harmonique et mélodique engendrée par ces 2 chansons sur les 2 heures du film peuvent quelque peu décontenancer le spectateur et le tout ressemble surtout à une concession du réalisateur au studio afin de fournir du moneyshot facile et de quoi faire vendre la Bande Originale.

Le reste du score est l’oeuvre de la violoniste et compositrice islandaise Hildur Guðnadóttir, une artiste qui aime sortir de sa case et se frotter à l’expérimental aux travers de travaux en compagnie de Sunn O))) ou Throbbing Gristle.
Elle aime aussi s’essayer à la musique de film puisqu’elle participa aux B.O. de divers films de Denis Villeneuve, au Revenant d’Alejandro González Iñárritu et qu’elle composa celle de la récente série Chernobyl.
Pour donner une image parlante, son score pour Joker est un peu à l’aune de certains plans métaphoriques du film qui au début semblent un peu forcés et qui surlignent l’image de manière un peu trop visible mais qui petit à petit arrivent à faire baisser sa garde au spectateur et l’emporter dans la folie du héros.
Lentement mais sûrement son travail sur des cordes crissantes et graves se met à créer une véritable tension qui persiste tout au long du film et est à peine brisée par quelques oasis mélodiques avant que les motifs à la limite du percussif ne reviennent mettre à mal les nerfs du spectateur.
D’une certaine manière, elle livre un travail très proche de celui de Bernard Herrmann sur Taxi Driver de Martin Scorsese, ce qui nous permet une habile à défaut d’être fine transition.

Car oui, comme le titre de cet article, l’ombre de Saint Scorsese est partout dans ce film et Phillips porte comme une médaille les influences croisées de Taxi Driver et de The King of Comedy.
Tout cela fais sens puisque St Marty fut longtemps envisagé par Warner pour réaliser le film et que ce dernier est produit par sa fidèle collaboratrice, Emma Tillinger Koskoff.
Last but not least, la présence de « l’égérie scorsesienne » par excellence, Robert De Niro, dans un savoureux jeu de chaises musicales par rapport à The King of Comedy.
De ces deux grandes oeuvres, c’est sûrement Taxi Driver qui constitue l’ombre la plus gênante tant certains plans et certaines scènes de Joker confinent au pastiche, surtout quand l’une d’entre elles lorgne allègrement sur l’un des moments les plus connus et emblématiques de Travis Bickle.
Il faut alors toute la force du jeu de Joaquin Phoenix pour réussir à tirer le résultat vers quelque chose de différent et qui fonctionne malgré tout.
D’autres fois c’est heureusement le réalisateur lui-même qui réussit à partir du décalque pour aboutir à un résultat différent comme pour la romance d’Arthur Fleck qui au final se révèlera n’avoir que peu de points communs avec celle qu’entretenait Travis avec Betsy.

Joker 1.3
© Warner Bros.

La parenté avec The King of Comedy est toute aussi visible mais Phillips mène beaucoup mieux son jeu de retourner les attentes et les liens entre les deux films sont finalement plus en pointillés.
Oui, DeNiro, on sait! Oui, le plateau du show télévisé, on sait! Oui l’anonyme rêvant de devenir comédien de Stand-Up et admirant le présentateur TV, on sait!
Sauf que cette trame là est la plupart du temps en filigrane et n’est qu’une des composantes du faisceau d’évènements  permettant de faire s’enfoncer Fleck dans sa folie.
Ainsi, Arthur/Joker est certes bien fan du présentateur incarné par De Niro mais il ne partage pas l’obsession délirante, le fanboyisme malsain et le côté stalker qu’avait Rupert Pupkin dans le film de Scorsese.
Au contraire, la manière dont les chemins des personnages de Phoenix et De Niro vont se croiser relève quasiment de la coïncidence (mal)heureuse, de cette mauvaise rencontre que l’on peut faire au coin de la rue alors que le soleil brille au-dessus de nous.
Enfin et surtout, le personnage incarné par Bob De Niro se révèle plus nuancé que celui de Jerry Lewis dans le film de St Marty.
Passant tour à tour de personne affable à manipulateur sadique, il se révèlera au final comme la voix de la raison dans LA scène-clef du film, celle qui conditionnera votre réception de tout le film selon votre capacité à garder les yeux, les oreilles et l’esprit ouverts mais… on y revient.

D’une certaine façon, malgré ces deux ombres immenses qui l’enserre de part et d’autre, Joker réussit à faire ce que le Watchmen de Zack Snyder aurait du faire mais n’avait pas fait.
Watchmen (la BD) se lisait à l’aune de ce que l’industrie du comics avait produit jusque là; Joker fait la même chose en convoquant, outre Scorsese, tout ce que le Nouvel Hollywood a produit (puisqu’on y retrouve aussi des clins d’oeil plus discrets envers French Connection, Death Wish, Dirty Harry…) tissant ainsi un lien incluant le sous-genre de film de « evil slip » dans la longe histoire du Cinéma.

Smiley Smile:

Joker 1.6
© Warner Bros.

Ce qu’il faut retenir de ce Joker c’est qu’il est un film mutant (pas au sens X-Men du terme, on vous voit venir), insaisissable comme une anguille, qui change de nature selon la perspective selon laquelle on se place, ce qui le rend totalement raccord avec le personnage qu’il adapte.

Certains critiques (francophiles principalement) on cru y voir un film « gilets jaunes », une oeuvre brulot envers l’ultra-libéralisme, surfant sur le retour de la lutte des classes (qui n’est en fait jamais partie) et tutti quanti.
C’est finalement un portrait bien incomplet, biaisé par notre perception bien française du film et influencée par l’actualité de l’année qui vient de s’écouler et qui inverse la problématique du film.
Comme bien d’autres éléments, la résonance « sociétale » du parcours du futur Joker n’est qu’une composante dans une grande toile, une composante qui ne vient jamais prendre le pas sur le reste et la dialectique entre responsabilité personnelle et responsabilité de la société reste irrésolue à la fin.
Le Joker affirme bien son désintérêt total pour la politique lorsque le présentateur TV lui pose la question et tout son conflit avec une certaine figure de l’élite gothamite tient plus à des questions personnelles, intimes, qui ne trouveront jamais de réponse plutôt qu’à une revanche sur les riches, la politique ou que sais-je.
Les seules fois où Flecker croise la route des « révoltés » ce n’est jamais pour les diriger ou partager leur combat mais pour les manipuler bassement afin d’atteindre un but personnel ou pour se repaître d’avoir enfin les regards sur lui qu’il n’a jamais eu.

D’autres encore s’inquiètent de ce que le film soit une dangereuse glorification des incel (si vous ne savez pas ce que c’est, on vous renvoie vers Wikipedia).
C’est encore une fois faire fausse route et faire montre du malheureux esprit trop binaire typique de notre époque face à un film qui refuse les étiquettes.
Si la misère sexuelle propre aux incels est bien présente, Arthur Flecker ne fait jamais montre des aspects nauséabonds de cette communauté, jamais le personnage n’apparait comme misogyne, raciste ou cherchant à appeler à une rébellion contre un soi-disant vilain ordre politiquement correct.
Au contraire, malgré le monstre qui s’agite au fond de ses entrailles, le futur Joker passe son temps à répéter son aspiration à plus de décence dans les rapports humains, à plus d’empathie envers les plus faibles, les exclus, les anormaux.
On notera d’ailleurs que les deux seuls êtres qui réussissent à calmer ses tourments intérieurs et à le faire se « sentir comme un être humain » sont une femme black et un nain.
Là où la longue logique du film pourrait dans un sens faire référence aux Incels tient dans l’évolution générale de cette communauté.
Il faut se rappeler qu’elle fut au départ lancée autour d’une internaute queer, Alana, qui partagea son expérience de célibat non voulu et qui vit très vite s’agglomérer autour d’elle une communauté de gens vivants la même expérience à cause de leurs problèmes physiques ou psychiques, le tout dans un esprit de partage et de communication avant que le groupe ne soit petit à petit récupéré par des gens à l’idéologie contraire et utilisant le mouvement pour déverser leur frustration et leur haine jusqu’à ce qu’on ne retienne plus que cela du terme Incel.
Là oui, on peut voir une certaine similarité avec la manière dont Arthur Fleck l’inadapté se retrouve récupéré par les « porteurs de chaos » qui utilisent son image, sa figure pour en faire le reflet de leur rage personnelle.

Joker 1.4
© Warner Bros.

Il convient d’ailleurs de saluer la performance hallucinante de Joaquin Phoenix qui sait faire passer son personnage d’une facette à l’autre du spectre émotionnel en un battement de cil et nous empêche définitivement de savoir si son Arthur Fleck est un héros attachant avec qui on compatit ou bien un salaud terrifiant dont on ne veut surtout pas croiser la route.
Il compose de manière saisissante un homme en proie à la folie.
Pas un fou de cinéma mais un fou « réel », celui que l’on peut croiser dans la vie de tous les jours, ce qui nous permet de déroger à notre règle en parlant très brièvement de notre expérience personnelle.
Vous avez déjà côtoyé un fou même de loin?
Je veux dire une personne avec de véritables problèmes psychiatriques?
Moi oui et je peux vous dire que (et c’est triste à dire) ce genre de personne provoquent en vous des sentiments conflictuels et un balancement permanent entre empathie sincère et profond malaise et lorsqu’un drame arriva, personne ne fut réellement surpris.
C’est exactement ce que réussit à instaurer Phoenix au travers de sa performance.
Dans une même scène, d’une seconde à l’autre, il créé pitié, empathie et espoir de bonheur pour son personnage qui ressemble à un grand enfant innocent balancé trop tôt dans le monde adulte.
Et l’instant d’après, l’air de rien en fait, ses actes et/ou ses paroles nous glacent le sang et nous mettent profondément mal à l’aise, nous faisant dire que « oui, il a quand même un sérieux pète au casque, ce type » et ça c’est pas la faute de la société.
C’est le fil très fin tendu au-dessus du vide sur lequel marche tout du long le film.
Est-ce que tout ça est la faute de la société? D’un simple arrêt de prise de médicaments? D’une vilaine élite qui écrase les plus faibles? Est-ce la faute de l’hérédité? D’un vieux trauma personnel? Est-ce que Arthur a toujours été un fou dangereux? Ou juste un pauvre frustré sexuel? Une bombe à retardement qui n’attendait qu’un prétexte pour exploser et justifier des actes qu’il sait mauvais? Est-ce juste un aspirant à la gloire prêt à tout pour son quart d’heure de célébrité quitte à devoir régner en enfer pour cela?
La réponse est tout cela à la fois et rien de cela tant le métrage laisse volontairement (et doublement grâce à la scène finale) les choses irrésolues pour mieux tendre un miroir au spectateur afin d’y contempler son propre fonctionnement.

Plusieurs scènes dont nous avons parlé plus haut sont ce miroir et jouent avec les perceptions, les réactions et les attentes du spectateur.
La scène dans la salle de cinéma affirme cette volonté de « vous n’êtes pas là pour me voir mais pour vous voir vous-mêmes ».
Celle que nous avons défini comme le point de bascule est encore plus jouissive.
Alors que jusque-là le rire de Fleck nous incitait d’abord à nous moquer de lui puis ensuite à développer de la douleur et de la compassion pour lui avant de commencer à nous mettre franchement mal à l’aise, lorsque cette scène survient nous nous mettons soudainement à rire AVEC le Joker (et nous pouvons vous assurez que toute la salle était hilare) dans un moment où pourtant rien ne prête à rire.
A ce moment précis, le film réussit son pari en nous faisant partager d’un coup et sans que l’on s’en aperçoive la folie de son héros ce qui démontre une belle maitrise d’un réalisateur qui n’avait pas véritablement brillé jusqu’ici… et fout un peu les chocottes aussi.
La troisième scène, celle que nous nommons la « scène-clef » du film, peut sembler soudainement scolaire et démonstrative dans son aspect « je fais discuter frontalement les personnages des thèmes de mon film » lorsqu’elle survient sauf que c’est certainement le miroir le plus vicieux que nous tend le réalisateur.
Si au terme de ce débat entre une folie qui tente de se parer de toutes les justifications possibles (sans y réussir) face à la voix de la raison, si face à la chute qui conclue cette discussion vous pensez que le Joker est un salaud qui ne mérite aucune excuse ou que c’est un héros qui se relève enfin face à l’injustice de la société… et bien, vous êtes tombés dans le piège, vous êtes victimes de la blague qui tue, qui fait tomber votre masque et qui révèle que vous avez vous aussi sombré dans la folie du monde.
C’est cette même blague qu’avait repoussé James Gordon dans The Killing Joke.
Que ce soit à cause de la société, de l’acharnement du destin, d’un déséquilibre chimique du cerveau, de vos propres pulsions et passions, quand la raison n’arrive à jouer plus son rôle de tempérance et de soupape face au monde et à vous-même c’est là que vous sombrez dans la folie et que vous ne voyez plus la réalité qu’au travers d’un prisme déformé qui refuse toute autre interprétation que la votre.
Si vous refusez à Arthur Fleck (et par extension au film) sa complexité en tant qu’être humain, alors vous êtes vous-même devenus le Joker.
Une magnifique manipulation du spectateur que le réalisateur vient compléter avec un final qui permet de remettre en cause tout le film que l’on vient de voir et nous laisse définitivement seuls et sans réponses.
La marque des grandes oeuvres ne tient pas dans les réponses qu’elles donnent mais dans les questions qu’elles ouvrent en nous.

On pourrait encore vous parler du travail gestuel fascinant de Joaquin Phoenix, des jeux sur le cadre et de la manière d’utiliser le format 1.85 qui rendent le film claustrophobique à souhait et où l’éclatement de la folie survient dans les espaces les plus confinés (toilettes, réfrigérateur, écran de télévision..) les rendant paradoxalement immenses, de l’utilisation de la verticalité et de l’horizontalité dans des symboliques inversées pour mieux refléter la dualité et du renversement des valeurs du personnage principal et de bien d’autres choses encore.
Mais le mieux c’est de vous laisser aller voir le film en déposant vos préjugés sur le bas-côté pour mieux le savourer.
Et n’oubliez pas, l’arme la plus dangereuse ce n’est pas la nitroglycérine, ce n’est pas un produit hautement inflammable, ce n’est pas une arme à feu… c’est un miroir!

Joker 1.7
© Warner Bros.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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