DC Graphic Novels, Graphic Nuggets, Trans-America-Express

Space Clusters (Arthur Byron Cover / Alex Niño)

Space Clusters 1
© DC Comics

Pour les anti-jeux-vidéos, soyez tout de suite rassurés, nous ne sommes pas encore une fois devant une adaptation d’un jeu du catalogue Atari, à l’instar de Star Raiders ou de Warlords, mais bien en face d’une histoire de science-fiction qui d’une certaine manière annonce la prochaine collection de Graphic Novels de chez DC.
En effet, derrière le scénario de cet album se cache un auteur de romans de SF américain, Arthur Byron Cover.

Arthur Byron Cover

(Attention, cet homme n’est pas Axl Rose)

Arthur Byron Cover est né le 14 janvier 1950 en Virginie et fait partie de cette vague de geeks originels, ces personnes qui ont grandi avec les films de SF des années 50, les premières diffusions télévisuelles à grande échelle, les EC Comics durant leur enfance et l’éclosion de Marvel durant leur adolescence.
Passionné par l’écriture, il utilise son temps libre pour écrire force nouvelles durant ses études et fait tout ce qui est en son pouvoir pour accomplir son rêve de devenir un jour romancier.
Ainsi, en 1971, il intègre le Clarion Writer’s SF Workshop de la Nouvelle Orléans, groupe d’études pour les aspirants auteurs de science-fiction et de fantasy incluant ateliers d’écritures, publications dans des fanzines et conférences d’auteurs déjà reconnus.
Il réussit finalement à publier ses premières nouvelles en 1973 dans l’anthologie Alien Condition puis dans d’autres collections telles que Infinite Five ou Alternities.

Mais c’est surtout sa rencontre et les liens qu’il tisse avec le célèbre romancier Harlan Ellison qui lui permettent de passer à la vitesse supérieur.
En effet, en 1975, Ellison permet à Byron Cover d’enfin publier son premier roman, Autumn Angels, dans la collection qu’il dirige alors pour l’éditeur Pyramid Books et se fend même d’une introduction dithyrambique en ouverture du bouquin.
Même si il manque de peu de décrocher le Nebula Award, la carrière de Byron Cover est lancée et elle continue jusqu’à nos jours avec certaines jolies réussites (The Sound of Winter) et quelques échecs aussi (la novélisation du film Flash Gordon).

Reste que notre ami est aussi un fervent amateur de comics et qu’il aime bien y toucher de temps en temps ou entretenir des liens étroits avec eux.
Il produira ainsi des romans et novélisations de Buffy, Red Star ou Rising Stars vers la fin des années 90 et début des années 2000.
Mais bien avant cela, c’est encore une fois Harlan Ellison qui lui permet de s’introduire auprès des éditeurs de comics.
Jouant de ses liens avec Marvel, Ellison transmet un scénario de son ami pour une aventure de Daredevil en 2 parties et dont ils cosigneront la première.

Les plus vieux d’entre vous s’en souviendront sûrement puisqu’il s’agit du diptyque avec la maison piégée et les petites filles robots illustré par un jeune dessinateur appelé à devenir l’un des très grands du comic book, David Mazzuchelli.
Il collabore peu après au scénario du second annual de Firestorm chez DC afin de dépanner Gerry Conway.
C’est ainsi qu’il rentre en contact avec Joe Orlando et Julius Schwartz qui lui offrent de produire son propre graphic novel de science-fiction ainsi que les pinceaux d’un artiste hors-normes qui fait aussi partie de la « garde rapprochée » d’Orlando, le très « fantasmagorique » Alex Niño.

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Alex Niño est né le 1er mai 1940 aux Philippines.
Bien que se destinant tout d’abord à devenir médecin, il abandonne bien vite ses études et la sécurité pour assouvir son rêve d’enfance, devenir dessinateur de comics.
Niño réussit tout d’abord à se faire engager comme assistant par un autre artiste, Jess Jodloman, avant d’enfin passer professionnel avec la série The Terror of Persia au sein du magazine Pilippino Komiks.
Bien vite, il devient l’un des artistes phares de l’archipel en produisant moult pages pour divers magazines dont celui de son compère dessinateur Alfredo Alcala.
Sa bande la plus connue de cette période est probablement la série des Bruhilda Witch qui furent portés à l’écran.

C’est en 1971 qu’Alex Niño rencontre Joe Orlando, alors accompagné de son editor in chief Carmine Infantino.
Suite au succès du dessinateur philippin Tony DeZuniga sur le marché américain (une découverte d’Orlando), le sagace Joe se dit qu’il y a sûrement là un vivier d’artistes qui seraient à même de revitaliser les comic books DC.
Il faut croire que la pêche fut bonne puisque, outre Niño, il engagea pléthore d’artistes qui constituèrent durant les années 70 ce que l’on appela « l’invasion philippine »  avec des noms tels que Alfredo Alcala, Nestor Redondo, Gerry Talaoc, Ernie Chan…

Comme ses compatriotes, Niño illustre de multiples bandes d’horreur, d’aventure ou de guerre chez DC au sein des différents magazines gérés par Orlando, les Witching Hour, Weird War Tales, Adventure Comics et autres.
Outre la bande de piraterie Captain Fear, on retiendra ses adaptations des aventures de Korak, le fils de Tarzan.
Bien vite, il est aussi démarché par les autres compagnies et dessine de multiples Classics Illustrated, des versions BD des grands classiques de la littérature mondiale, mais signe aussi de multiples prestations au dessin ou à l’encrage sur les magazines en noir et blanc de Marvel tels que Savage Sword of Conan ou Unknown Tales of Science-Fiction.

Space Clusters 2
© DC Comics

La seconde moitié des Seventies constitue ce qui peut être considéré comme l’acme de sa carrière puisqu’il devient l’un des artistes phares de Warren Publishings en travaillant sur leur trois titres Eerie, Creepy et Vampirella.
Il est aussi le fer de lance de Heavy Metal, la version américaine de notre cher Métal Hurlant.
Malgré ces succès, cette période est marquée par une occasion ratée puisqu’il avait été engagé par Ralph Bakshi pour travailler sur son film d’animation Wizards.
Bien qu’ayant obtenu un visa de travail aux Etats-Unis, le gouvernement philippin refuse que l’artiste quitte l’archipel et ce n’est qu’après des tractations de plusieurs mois qu’il pourra s’envoler pour l’Amérique pour découvrir que le film a été terminé entretemps.

Bien que peu amateur de superslips, Niño accepte néanmoins produire quelques numéros de Superman, la Justice League ou les Omega Men de temps en temps.
De son travail du début des années 80 chez DC, on peut principalement retenir la série Thriller, à l’héroïne en forme de décalque féminin et féministe de Doc Savage, et l’ouvrage qui nous occupe aujourd’hui et qui permet à Alex Niño de renouer avec un des genres qu’il affectionne le plus, la science-fiction.

« Dans un futur indéterminé, la Terre est partie à la conquête des étoiles et a colonisé la galaxie.
Le lieutenant de police Kara Basuto voyage de planète en planète à la poursuite d’Ethan Dayak, petit contrebandier faisant son beurre en revendant au petit peuple les œuvres d’art considérées comme décadentes par le régime.
Un jour, dans une tentative désespérée d’échapper à sa poursuivante, Dayak fonce au travers d’un trou noir sans même réaliser que cet acte va se révéler être une transformation radicale pour lui et Basuto. »

Space Clusters 3
© DC Comics

Alors celui-là ça va être compliqué d’en parler et d’avoir un avis tranché et définitif dessus.

Du coup, commençons donc par le côté positif, à savoir toute la première moitié de ce Graphic Novel qui joue avec efficacité des ficelles de l’enquête Space Opera à la Captain Future/Flam.
L’auteur sait construire un récit policier qui tient le lecteur en haleine avec son lot de poursuites et de rebondissements bien emmenés et qui relancent l’intérêt à chaque page.
De même, la construction des personnages et de l’univers qui les entourent est fort bien menée.
Byron Cover sait piquer notre intérêt en posant ses révélations par petites touches qui permettent d’approfondir les caractères et le fond de l’histoire tout en retournant petit à petit la perception que nous avons de ce que nous lisons ainsi que de ce que nous découvrons au fur et à mesure des pages.

Ainsi, les 2 principaux protagonistes semblent tout d’abord taillés dans le marbre le plus manichéen avec un officier de police droit, juste et incorruptible et un malfrat des plus vils avant que leurs rôles ne soient soudainement inversés et que le scénariste ne se mette à creuser les contradictions et les doutes de chacun, leur donnant ainsi rapidement une profondeur certaine.
Un travail d’orfèvre minutieux donc et qui se révèle aussi agréable que passionnant.
Et puis soudain… soudain, on ne sait plus où on va et on se retrouve dans une histoire presque totalement différente et extrêmement nébuleuse.
Bon, soyez prévenus, on va spoiler sévère le twist majeur de l’histoire.

Ainsi, nos deux protagonistes traversent un trou noir dans une longue séquence psychédélico-ésotérique rappelant le passage de la Porte des Etoiles de 2001, l’Odyssée de l’Espace puis ressortent à l’autre bout de l’univers en étant devenus des Space Clusters, sortes d’êtres omniscients qui se mettront à jouer aux dieux créateurs et destructeurs au sein de ce nouvel espace.
Bon, vous vous rappelez ce qu’on disait plus haut concernant le thriller galactique ?
Et bien, oubliez tout ça !!!

Space Clusters 4
© DC Comics

Arthur Byron Cover change complètement son fusil d’épaule et bazarde tout ce qu’il avait précédemment si minutieusement posé et se met à nous conter une espèce de fable métaphysique sur la lutte universelle entre d’un côté les forces de la Vie/Chaos et de l’autre celles de la Mort/Ordre qui tient du gloubi-boulga mélangeant 2001 l’Odyssée de l’Espace, Jim Starlin qui aurait abusé du crack et le Beyonder de Secret Wars 2.
Autant vous dire qu’on ressort de la lecture légèrement migraineux et dubitatif en se demandant ce qu’il vient de se passer et si on a tout bien compris.

Est-ce que Byron Cover a essayé de maladroitement lier deux histoires différentes en un seul et même récit ? Possible.
A moins qu’il ait voulu nous tracer une parabole sur la permanence des liens, des sentiments, des amours et des inimitiés, des passions et des caractères par-delà un cycle de résurrections, les êtres répétant les mêmes schémas et entretenant les mêmes relations au travers du temps et de l’espace, un peu comme ces amas stellaires (star clusters en anglais) maintenus par l’attraction gravitationnelle mutuelle de ses membres ?
C’est tout aussi bien possible sauf que, si c’est le cas, c’est écrit de manière tellement brouillonne que le propos passera au-dessus de la tête de la plupart des lecteurs.

Heureusement il reste l’art d’Alex Niño pour se raccrocher aux branches.
Et quel art, nom de dieu !!!

Space Clusters 5
© DC Comics

Soyons clair et net, le philippin effectue ici un travail monumental, dantesque même et qui décollera la rétine de qui prendra le temps de se pencher sur ce graphic novel inédit dans nos contrées.
Ainsi les différentes cases s’imbriquent les unes dans les autres et forment un ensemble complexe mais cohérent jouant pleinement sur les formes, les diagonales, les brisures pour composer quelque chose proche de l’Art pur.
D’une certaine manière, Niño est en parfaite résonance avec le travail de ses compères européens de Métal Hurlant, et plus particulièrement celui du délirant Philippe Druillet avec une petite louche de Caza pour faire bonne mesure.

Autant vous dire que le résultat est psychédélique en diable, impression renforcée par un usage des couleurs qui joue pleinement de l’opposition entre tons chauds et froids, et colle parfaitement à un récit de science-fiction.
Sa maîtrise des personnages et des décors est aussi sans faille et aboutit à un résultat luxuriant de détails mais laissant assez d’évanescence pour laisser l’imagination du lecteur compléter par elle-même cette univers futuriste.
Certains lecteurs pourront arguer que la composition narrative des pages peut paraître confuse mais cela tient plus au travail du lettreur qui semble avoir été quelque peu décontenancé par ce découpage original et a du coup placé les bulles et les cadres de narration un peu au hasard.

Mais prenez un peu de recul, oubliez le texte un moment et focalisez-vous uniquement sur le dessin.
Vous verrez ainsi qu’Alex Niño ne compose pas la planche comme une succession de cases mais quasiment comme une peinture ou un seul et même dessin ou chaque ligne, chaque case, chaque forme guide le regard dans un canevas extrêmement enchevêtré ou parfois l’action se dédouble en deux lectures possibles selon où notre œil se dirige.
Du très grand travail !

Au final, on a une demi réussite avec une histoire qui s’annonçait prometteuse avant de dérailler soudainement.
Par contre, pour les amateurs de narration graphique, de belles planches et tout simplement de beaux dessins, le format graphic novel constitue un écrin formidable pour un artiste du calibre d’Alex Niño.

Space Clusters 6
© DC Comics

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