Graphic Nuggets, Marvel Graphic Novels, Trans-America-Express

The Sensational She-Hulk 2/2 (John Byrne / Kim DeMulder / Petra Scotese)

She Hulk 1.1
© Marvel Comics

(Pour les retardataires, le début se trouve )

Ainsi, comme dit dans la première partie, Byrne s’est découvert un attachement pour le personnage de She-Hulk au fur et à mesure qu’il l’écrivait.
Il commence ainsi à développer la caractérisation de celle-ci en en faisant un personnage féminin fort, intelligent, sexy et drôle plus en phase avec l’époque (quoique le propos soit parfois ambigu mais on y reviendra plus loin).
Si l’on devait trouver le point de départ de ce Marvel Graphic Novel, ce serait l’épisode 275 des Fantastic Four qui fait la part belle à la… belle tout en cristallisant enfin les idées de Byrne autour du personnage.
Du coup, l’auteur décide de consacrer une aventure solo à la grande verte et commence à écrire une mini-série.

Sauf que le contenu s’avère légèrement trop sexy et tendancieux par rapport au tout venant Marvel pour Jim Shooter (mais en fait pas tant que ça quand on compare à des Avengers 200 ou des X-Men and the Micronauts).
L’editor in chief propose alors à l’artiste de finalement retravailler sa mini afin d’en faire un Graphic Novel pour échapper à la censure du Comics Code Authority.
Flatté dans son ego, Byrne accepte bien évidemment et nous livre cet album finalement beaucoup plus anecdotique que ce que l’on pourrait penser.

« Soucieux de contrôler She-Hulk afin d’éviter qu’elle ne représente un danger comme son cousin, le SHIELD enlève Jennifer Walters.
La belle est bien décidée à faire valoir ses droits de citoyenne mais l’intervention d’un troisième acteur bien mystérieux pourrait tout bouleverser. »

Sous, une couverture croisant des portraits de Cory Everson et Rachel McLish, on a une histoire qui concentre plus de défauts que de qualités et qui peut être considérée comme la première œuvre décevante de l’artiste.

Cory EversonRachel McLish

Bon, commençons par évacuer le positif avant d’aborder les points qui fâchent.
Byrne reste Byrne et, à l’époque, il n’y a rien à redire à son graphisme.
Son subtil mélange d’outrance à la Jack Kirby, d’anatomies « réalistes » à la Neal Adams sur laquelle il plaque une science slapstick directement inspirée de l’équipe MAD fait mouche et rend un représentation parfaitement évidente du côté « over the top » des univers super-héroïques.
Ce mix est encore parfaitement équilibré et aucun élément ne prend le dessus sur les autres contrairement à ses œuvres suivantes.
C’est beau, c’est dynamique, bien composé, parfois inventif et si l’on sent bien une attention de l’auteur plus soutenue sur les personnages, il prend encore soin de produire des décors travaillés.

Niveau scénario, on ne s’ennuie pas non plus.
C’est clair, ça s’enchaîne sans lourdeur et, même lorsque les personnages décrivent des actions ou rappellent des faits au lecteur, ses dialogues sonnent justes et naturels, sans compter qu’il évite un maximum les pavés narratif chers à son ex-compère Claremont.
La principale qualité de ce Graphic novel est bien entendu la redéfinition que l’auteur fait de She-Hulk.
Byrne est attaché aux personnages féminins et fait partie de cette catégorie d’auteurs qui aident alors à réévaluer la place de la femme dans les comics en en faisant des personnages forts capables d’éclipser leurs collègues masculins (Phoenix, Invisible Woman…).

Il fait ainsi de She-Hulk son modèle de la femme forte qui s’avère peut-être le plus juste jamais fait pour l’époque (chez Marvel et DC s’entend).
Jennifer Walters n’est pas qu’une simple Ellen Ripley de plus et, si elle sait se battre (convention du genre super-héroïque oblige), elle s’avère intelligente, drôle, parfaitement à l’aise sur le plan professionnel, dans son rôle d’héroïne, avec sa féminité et sa sexualité.
Ainsi, le portrait de sa relation avec Wyatt Wingfoot fonctionne et s’avère touchant tant leur relation semble basée sur un véritable respect mutuel.

John Byrne étrenne aussi deux thèmes qui feront florès chez Marvel durant les 30 années suivantes et ce jusqu’à l’incohérence la plus totale (ce qui semble être à terme le lot de tous les univers partagés):

  • D’une part, il continue sur la piste lancée par Steve Englehart (le traumatisme du Watergate) en présentant un SHIELD totalement gangrené par la corruption et qui semble totalement échapper au contrôle d’un Nick Fury apparaissant de plus en plus comme une relique du passé qu’on garde pour faire bien auprès du public.
  • L’autre point découle du débat sur le contrôle des armes qui agita les USA quelques années plus tôt suite au meurtre de John Lennon et à la tentative d’assassinat sur Ronald Reagan.
    Byrne remet ainsi sur le devant de la scène un thème étrenné lors du premier passage de Shooter sur les Avengers et qui se trouvera au centre de l’univers Marvel jusqu’à maintenant, d’abord dans les séries mutantes avant de s’étendre à la place des justiciers en général, celui du contrôle des superslips.
She Hulk 1.2
© Marvel Comics

Mais voilà, c’est à peu près tout ce que l’on trouve de positif tandis que de l’autre côté la balance penche dangereusement .
Car voilà, ce projet n’a pas été pensé comme un Graphic Novel et, quelles que soient les qualités de Byrne, on est plus proche de New Mutants que de God Loves, Man Kills.
A aucun moment, l’auteur ne semble profiter du format qui lui est offert et, à part quelques rares splash-pages, il propose un travail graphique équivalent à ce qu’il pourrait produirehabituellement  sur le premier comic venu.
Quant aux couleurs, c’est du même tonneau.
Du coup, c’est décevant pour l’amateur de belles planches (l’argument de bien des albums de la collection).

Mais le bât blesse aussi singulièrement du côté du Byrne scénariste étant donné que l’idée guidant son histoire est très très… légère.
A l’origine, on trouve un épisode de la série Godzilla où l’héliporteur du SHIELD s’écrasa suite à un assaut du saurien nippon.
Byrne trouva l’idée excellente mais la réalisation graphique mauvaise et sans force (ce qui est vrai).
Du coup, son MGN n’est qu’un immense prétexte afin de mettre en scène un crash surpuissant de l’héliporteur qui, là aussi, fera plus qu’école chez les scénaristes en manque d’inspiration.
S’il n’y a aucun problème avec ce postulat de départ (on a vu des idées plus connes donner d’excellents résultats. Cf Revenge of the Living Monolith), c’est la mise en place et l’exécution de cette idée qui posent problème et qui laissent transparaître les défauts récurrents de Byrne.

Histoire d’être plus clair pour les plus jeunes, nous pouvons établir un parallèle avec un auteur à succès actuel qui semblent avoir bien étudié les travaux de Byrne (mais pas que) : Brian Michael Bendis.
Les deux partagent le même sens du dialogue qui fait mouche et du pitch excitant mais, surtout, ils ont en commun bien des défauts : même attitude cavalière pour les intrigues et les créations de leurs prédécesseurs/camarades scénaristes, même profusion d’idées intéressantes mais mal menées à terme (voire jamais achevées), même mauvais suivi de leurs propres intrigues qui démontre une capacité à se lasser très vite et un certain laisser-aller dans la construction d’histoires au long cours…

She Hulk 1.4
© Marvel Comics

Si ça peut passer au dessus des lecteurs les moins attentifs lors d’une succession d’épisodes (voir les runs de Byrne sur Iron-Man, West Coast Avengers, Namor qui s’achèvent tous de façon assez piteuse), ça saute particulièrement aux yeux dans cet album.
Les intrigues se chassent l’une l’autre à grande vitesse comme au travers d’une porte d’hôtel (sans compter que les personnages sortent et disparaissent du récit comme d’un chapeau claque), Byrne lançant une idée avant de prestement l’abandonner pour une autre et ainsi de suite, avant de les nouer au dernier moment de la manière la plus artificielle qui soit au travers d’une conclusion qui n’en est pas une tant elle est faible dans son aspiration de créer un faux suspens afin de cacher le manque d’inspiration de l’auteur (un autre point commun avec le Bendis des mauvais jours) sur cet album.
Du coup, on obtient un patchwork incohérent qui n’est qu’un très vague prétexte afin de laisser le dessinateur s’éclater dans les scènes de destructions et s’attarder longuement sur les courbes de l’héroïne.

Car John Byrne n’a pas encore trouvé l’équilibre dans sa manière de traiter She-Hulk. Point du fameux humour et des apartés type « 4ème mur » qui feront tout le charme et l’excellence de la future série régulière de la grande verte.
On sent poindre ici et là l’idée de l’auteur de construire une version moderne de Little Annie Fanny croisée avec une version soft des bondage comics mais l’humour n’est pas encore là pour désamorcer le propos.
En conséquence, le traitement premier degré de l’histoire entre en contradiction avec le portrait de femme forte voulu.
On ne compte plus les scènes d’objectification de She-Hulk (le costume de bunny, les fringues déchirées à la moindre occasion, la séquence de torture) qui acquièrent parfois un caractère légèrement malsain bien involontaire (mais cent fois plus « acceptables » que les dérives d’un Shooter ou d’un Claremont dans le même registre).
Byrne est comme fasciné par la plastique de son héroïne et, couplé à la débauche d’action incohérente, livre un résultat finalement aussi très proche de ce que feront les Image Boys dans les années 90.

En fait, la meilleure manière de décrire cet album est de dire que ce MarvelGraphic Novel est un croisement entre le pire de Bendis et le pire de l’école Image Comics.
Et comme Jim Shooter et John Byrne ne peuvent s’empêcher de se voler dans les plumes, ce GN contient son (petit) lot d’anecdotes.
La (mini-)polémique porte sur deux planches:

  • La première fut censurée par l’Editor in Chief car soi-disant trop sexuellement explicite (alors que les MGNs sont censés échapper au Comics Code Authority).
    Byrne argua, dessins à l’appui, que Shooter avait produit une séquence similaire dans le graphic novel de Dazzler mais l’editor ne voulu rien entendre et supprima les cases incriminées au grand désespoir d’un Byrne qui ne peut s’empêcher de lacher perfidement :
    « In the end, we decided our scene must have failed to pass muster because She-Hulk was not degrading herself. »
    « A la fin, nous avons décider de ne pas inclure la scène car Miss Hulk ne se dégradait pas. »

    Ci-dessous, les deux scènes à titre de comparaison :
She Hulk Censorship 1.1
© Marvel Comics
She Hulk Censorship 1.2
© Marvel Comics
  • L’autre point porte sur une case (publiée celle-là) laissant entrevoir les tétons de She-Hulk.
    Byrne accuse Shooter d’avoir diligenté l’encreur afin de redessiner sa case pour rendre le tout plus sexy et voyeuriste contre son gré vu qu’il a bien pris soin de ne ne jamais montrer les parties les plus sexuellement explicites de son héroïne (alors que pourtant on voit bien ses fesses dénudées dans une case et qu’une autre jette le doute sur la présence (ou l’absence) d’une culotte).
    Shooter, pour sa part, dit qu’il a bien demandé des retouches à l’encreur…. mais afin d’édulcorer l’aspect par trop sexy du MGN.
    Et la vérité est dans le camp de…. je laisse Kim DeMulder vous la révéler :

« Yeah I added them.
I understand that Byrne wasn’t too crazy about that.
I had a lot of fun doing this book, but it got under a very tight deadline crunch toward the end of it.
Adding to it all, a few of the pages I had already inked were lost in Marvel’s own mail room.
So I had to trace copies of the pencils and re-ink them.

(…) In the first part of the book, I can remember that Byrne had whited out some of She-Hulk’s breast “details” that I had added in!
Later on he apparently didn’t have the time to do that!
Another by-the-way about this book was that it was originally planned to be a regular comic book miniseries and then changed to a graphic novel after we had already started it.
So under the heading of “graphic novel”, I felt a little more inclined to add some details that couldn’t be shown in code-approved comics. »

« Ouais,  je les ai ajoutés.
Je comprends que Byrne ne fut pas trop jouasse à ce propos.
J’ai pris beaucoup de plaisir à travailler sur ce livre, mais je me suis trouvé pris dans des deadlines trop serrées vers la fin.
En plus de ça, les quelques pages que j’avais déjà encrées furent perdues au service courrier de Marvel.
Donc j’ai du retracer sur des copies des crayonnés et les encrer à nouveau.
(…) Dans la première partie du livre, je peux me rappeler que Byrne avait « effacé » certains « détails » que j’avais ajouté aux seins de Miss Hulk!
Une autre chose par ailleurs à propos de ce livre est qu’il était planifié à l’origine comme une mini-série mais qu’il fut transformé en graphic novel après que nous ayons déjà commencé à travailler dessus.
Du coup, à cause de l’intitulé « graphic novel », je me suis senti plus incliné à intégrer quelques détails qui ne pouvaient pas être montrés dans les comics soumis au Code. »

She Hulk 1.6
© Marvel Comics

Au final, un album plaisant pour les yeux mais qui ne survit guère à une relecture.
Un ouvrage intéressant seulement pour les fanatiques de John Byrne ou pour ceux qui veulent déceler les premières traces de la série régulière She-Hulk (sur laquelle mieux vaut se précipiter en premier).

L’année 1985 semble de toute façon être une année difficile pour la collection MGN (Marvel et Shooter sont alors accaparés par les deux Secret Wars) et qui publie des projets seulement bons à respecter les contrats avec les imprimeurs, ce que ne démentira pas l’album suivant qui renouera pourtant avec un personnage qui fit les beaux jours des seventies.

She Hulk 1.3
© Marvel Comics

 

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