DC Science Fiction Graphic Novels, Graphic Nuggets, Trans-America-Express

Nightwings (Cary Bates / Gene Colan)

Nightwings 1
© Robert Silverberg

Non, ceci n’est pas un nouvel event consacré à Dick Grayson mais bien le second album de la collection DC Science-Fiction Graphic Novel qui adapte cette fois-ci un roman de Robert Silverberg.

Robert Silverberg

Né le 15 janvier 1935 à Brooklyn, Robert Silverberg est un auteur de science-fiction multi-récompensé et certainement l’un des plus prolifiques aussi.
N’attendant pas sa majorité, il commença à publier des nouvelles dans les différents magazines pulps dès ses 16 ans dans une boulimie d’écriture qui le conduit dès le milieu des années 50 à produire 5 à 6 récits par mois.
Lorsque le marché du roman SF s’effondra en 1959, il se tourna alors vers d’autres genres, y compris l’érotisme.
C’est l’auteur et éditeur Frederik Pohl qui réussit à le convaincre de revenir à son genre favori en 1965 en lui donnant carte blanche quant au contenu de ce qu’il voulait écrire.

C’est le début de ce qui est alors considéré comme l’âge d’or de l’auteur, période caractérisée par une écriture plus complexe et s’attachant à creuser le background des univers qu’il créé et la psychologie de ses personnages.
Il atteint la consécration en décrochant le Hugo Award en 1969 pour son roman Nightwings qui sera prolongé de deux autres nouvelles, Perris Way et To Jorslem, avant que l’auteur ne lie les trois au sein d’un seul et même roman portant le même titre que le premier.
C’est donc une œuvre connue et reconnue que Julie Schwartz sélectionne cette fois-ci et qu’il va confier aux mains d’un immense dessinateur et d’un scénariste de confiance qui avait fait ses débuts sous son aile et sous celle de son grand ami Mort Weisinger.

Cary Bates

Cary Bates, puisque c’est ainsi qu’il se nomme, effectua des débuts similaires à ceux de Jim Shooter, autre auteur formé à « l’école Weisinger ».
En effet, il soumet à l’irascible editor de Superman des idées de couvertures dès l’âge de 13 ans.
Il faut se souvenir qu’en ce temps là, DC produisait ses histoires selon une méthode pour le moins originale.
Tout s’organisait autour de la couverture du comic book, qui était produite en premier et devait présenter le héros dans une situation choc (Flash avec les jambes brisées, Superman se démasquant devant Lois Lane…) poussant le lecteur à acheter le fascicule pour voir à l’intérieur de quoi il en retourne.
Charge ensuite aux scénaristes d’écrire l’épisode en trouvant des solutions inédites pour résoudre la péripétie mensuelle.

Très rapidement, à l’âge de 17 ans, Bates est engagé par Weisinger pour écrire divers comics de Superman et devient dès lors l’un des piliers de DC jusqu’au grand chambardement de Crisis on Infinite Earths.
Bénéficiant des faveurs de Schwartz et son compère, il effectue de longs runs sur les différentes séries Superman, Atom, Legion of Super-Heroes et Flash.
Parmi ses hauts faits d’armes, on peut citer la création de Earth Prime (la terre où vivent les créateurs de comics), le Superman 200, le Superman 300 qui servit de source d’inspiration avouée à Mark Millar pour la création de son Red Son et le très long arc voyant les morts de Iris Allen et du Reverse Flash suivies du procès de Flash pour le meurtre de son ennemi.

Durant toutes ces années, la seule « infidélité » qu’il commet envers DC est la production de plusieurs histoires pour les différents magazines Warren (Eerie, Creepy, Vampirella) alors publiés sous l’égide de Louise Simonson.
Alors que l’arrivée de Crisis met un frein à ses prestations sur Flash et Superman, Bates se lance dans l’adaptation de ce Nightwings en compagnie d’un des dessinateurs les plus originaux et talentueux de l’industrie et avec lequel il effectuera un petit bout de chemin les années suivantes.

Gene Colan

Nous nous excusons par avance mais il est impossible de retranscrire dans le détail la carrière d’un géant tel que Gene Colan qui a traversé une bonne partie de l’Histoire des comics, travaillé pour la plupart des compagnies et touché à quasiment tous les genres.
Pour ceux qui voudraient avoir une vue en profondeur sur le parcours et l’oeuvre de Gentleman Gene, nous ne pouvons que vous conseiller la lecture de l’ouvrage paru récemment chez Neofelis Editions.
Retraçons quand même dans les grandes lignes le chemin qui le mena jusqu’à ce Nightwings.

Eugene Jules « Gene » Colan est né dans le Bronx le 1er septembre 1926 au sein d’une famille juive, ses grand-parents ayant transformé le nom Cohen en Colan lors de leur arrivée en Amérique.
La grande passion de Gene ce sera de dessiner le vivant, de saisir l’instant, l’émotion, le mouvement et ce depuis son premier dessin d’un lion.
Dès lors, il ne cessera plus de dessiner en prenant d’abord son grand père comme modèle puis ensuite les passants, les amoureux dans les parcs…
Plus tard, il découvre les comics mais plus que le dessin lui-même, c’est l’art de raconter une histoire qui le captive au travers des œuvres de l’immense Milton Caniff.
La narration et le mouvement: les deux mamelles de l’art de Gene Colan sont là.

Notre jeune artiste commence en 1944 à illustrer une bande d’aventures aéronautiques comme job d’été avant d’effectuer son service militaire puis de revenir dans l’industrie des comics en 1946 pour ne plus jamais la quitter.
De Timely à DC, de la romance au western, il touche à tous les genres et travaille pour quasiment tous les éditeurs durant les silver 50s.
Seul EC Comics échappe à son tableau de chasse, à l’exception d’une histoire, pour cause de divergences artistiques et d’incompatibilité d’humeur avec Harvey Kurtzman.
Lorsque les psychédéliques 60s arrivent, Colan s’ennuie quelque peu en étant cantonné au dessin de romance comics chez DC et aimerait bien dégourdir son crayon sur des histoires un peu plus pêchues.

Il décide d’aller voir son ex-employeur, notre cher ami La Perruque à roulettes dont les comics Marvel sont alors en train d’exploser et qui accepte de donner du travail au dessinateur.
Ne souhaitant pas se mettre DC à dos, il prend le pseudonyme d’Adam Austin et lance la série du Sub-Mariner et prend la suite de Don Heck sur Iron-Man.
Peu après, alors qu’il remet ses planches du mois au Swinging Postiche sur le pas de la porte de ce dernier, il se voit proposer de venir officiellement chez Marvel mais il rejette la proposition en raison d’un salaire trop bas, ce à quoi notre Toupet préféré réplique en souriant « de toute façon, tu viendras travailler chez moi lorsque DC te virera ».
Surprise, le lendemain, Colan reçoit un coup de fil de la mythomane perruque qui avait en fait essayé de le bluffer mais qui accepte finalement de payer l’artiste à un salaire supérieur.
Cette anecdote souligne bien les rapports teintés de respect et d’amusement entre les deux hommes, Colan n’étant pas dupe du cirque habituel de Stan tout en s’en foutant royalement tandis que ce dernier respecte Gene pour son côté « no bullshit » tout en calme et fermeté.

Nightwings 2
© Robert Silverberg

C’est chez Marvel que Colan explose véritablement aux yeux du public avec un graphisme singulier échappant aux canons « kirbyesques » de la firme et tout en grâce, en mouvement et en dynamisme, excellant dans les atmosphères de film noir, d’onirisme ou de fantastique gothique.
Evidemment, son nom restera pour toujours accolé au personnage de Daredevil qui a véritablement décollé sous son crayon et qu’il accompagna de 1966 à 1973.
Mais on pourrait citer tellement d’autres séries qui bénéficièrent de son trait expressionniste; que cela soit Captain America, Doctor Strange où il réussit à échapper à l’influence de Steve Ditko jusqu’alors omniprésente, la délirante Howard the Duck et bien évidemment la mythique Tomb of Dracula.
Il est aussi le créateur graphique de Blade, du 1er Captain Marvel, de Carol Danvers, des 1ers Gardiens de la Galaxie (les vrais!) ou bien du 1er héros afro-américain de la compagnie, Le Faucon, en s’inspirant des traits d’O.J. Simpson.

Son talent pour l’horreur et le fantastique lui permettent d’ailleurs d’effectuer quelques belles échappées chez Warren Publishing pour publier de très belles œuvres dans les magazines Eerie et Creepy.
Gene Colan aurait pu couler des jours heureux chez Marvel jusqu’à la fin de sa vie sans l’arrivée de Jim Shooter au poste d’Editor in Chief en 1979.
Les deux protagonistes ont des versions divergentes quant au pourquoi de leur mésentente, Colan affirmant que Shooter haïssait son style tandis que ce dernier, pur produit de la rigide école Mort Weisinger, dit que Colan n’arrivait pas à respecter les consignes scénaristiques et ne voulait pas effectuer les changements demandés lorsque cela arrivait.
Le dessinateur claque donc la porte, comme beaucoup d’artistes Marvel des 60-70s, et part chez la Distinguée Concurrence en 1981.
On admirera au passage « l’élégance » des commentaires que lâcha un certain dessinateur star de la compagnie envers Colan lors d’une interview donnée au Comics Journal.

Comme une évidence, Colan est placé sur le héros DC qui correspond le mieux à son graphisme si singulier, Batman.
Se partageant entre la série éponyme et Detective Comics, il est considéré comme le dessinateur principal de la chauve-souris qu’il accompagne jusqu’à la relance de Crisis on Infinite Earths.
Il redesigne aussi le bustier de Wonder Woman où il remplace l’aigle patriotique par le fameux motif en forme de W que nous connaissons tous aujourd’hui.
Il touche aussi à Superman au sein d’une très bonne mini-série intitulée Phantom Zone en compagnie de son scénariste d’Howard the Duck, Steve Gerber.
Il participe à la série régulière, rétrogradée en maxi-série, Nightforce qui fait partie d’une tentative de relance des comics d’horreur au sein de l’univers slippesque de DC, le Weirdoverse.
Il dessine enfin les 2 mini-séries Nathaniel Dusk qui confirment une fois de plus l’immense dessinateur de polar qu’il est.

Mais le véritable bébé cher au cœur de l’artiste n’est pas produit chez DC mais pour les indépendants.
Detective Inc est une suite de mini-séries publiées chez Eclipse Comics et écrite par Don McGregor qui plaira à tous les amateurs de polars et de buddy movies.
Gene Colan est donc un homme bien occupé lorsqu’il est diligenté pour dessiné ce DCSFGN.

Nightwings 3
© Robert Silverberg

« Dans un lointain futur mélangeant haute technologie et société de l’Antiquité organisé en système de castes, 3 personnages sont en route pour la glorieuse Roum (Rome).
On trouve un watcher, membre d’un ordre religieux utilisant des appareils high-tech pour repérer toute menace extra-terrestre, Avluela la flier, qui vole donc, et Gormon un changelin ayant décidé de n’appartenir à aucune caste.
En arrivant à Roum, les 3 compagnons ne se doutent pas qu’ils vont se retrouver pris dans un engrenage mêlant conflit intergalactique et triangle amoureux. »

Bon, nous tenons tout d’abord à signaler que nous n’avons malheureusement pas lu l’oeuvre originale de Silverberg donc nous n’établirons pas de comparaison avec l’original et tenterons de juger ce DCSFGN sur ses qualités et défauts propres.
Et les défauts c’est malheureusement ce qui reste en premier au sortir de la lecture de cet album.
Parce que le problème c’est bien qu’on en ressort avec un sentiment de « Mouaif ! Tout ça pour ça ? ».

Le récit joue la carte du mystère dans un premier temps en nous maintenant dans le flou quant à l’univers qui nous est présenté là, les personnages, leurs relations, les enjeux…
Sauf que quand on fait durer le mystère trop longtemps et s’il n’y a pas de véritable élément qui permet de piquer l’intérêt du lecteur ou de personnage qui suscite l’empathie… ben, on reste à distance de l’histoire et même lorsque les différents éléments se découvrent, on a du mal à se sentir impliqué et les révélations retombent comme un soufflé.

De plus la construction de l’histoire est assez lâche et les scènes s’enchaînent jusqu’au climax final sans réelle progression ou suspense ce qui est bien dommage sachant que l’idée de présenter une relecture futuriste de la chute de l’Empire Romain était assez alléchante en soi.
Mais comme tout ce qui concerne l’arrivée des envahisseurs et leur prise en main de Roum est tenu à distance (on l’observe par le biais d’un protagoniste détaché de l’action), on se retrouve encore une fois quelque peu indifférent à tout cela.
De même, certains éléments comme la possibilité d’une invasion alien et l’identité du traître se devinent dès leur introduction, ce qui annihile de facto toute surprise.

En fait, tout ce qui constitue le cœur de ce comic book, ce n’est pas la description de cette société où l’intrigue en elle-même mais bien les relations entre les 3 personnages principaux… ainsi qu’un quatrième, l’empereur de Roum.
Sauf que là aussi ça coince à pas mal d’étages même si on veut bien concéder qu’il y a quelques moments de grâce poétique qui font mouche comme les différents flashbacks sur des moments clés dans la vie de chaque personnage.
Ainsi le 1er vol de Avluela ou la jeunesse du Watcher sont des instants aussi brefs que touchants.
De même pour les pages finales qui réunissent le Watcher libéré de son fardeau et l’empereur déchu.

D’ailleurs, tout ce qui a trait au Watcher est la partie la plus réussie de cette histoire et c’est bien normal étant donné qu’il est le narrateur par qui nous observons ce petit univers.
Par contre, l’empereur et le traître Gormon sont des caricatures qui n’attirent pas la sympathie, entre le sadique décadent et le bourrin possessif et… tout aussi sadique que le 1er.
Mais là où ça coince vraiment c’est au niveau du personnage féminin.
Nous savons bien qu’Avluela est censée représenter l’innocence et que la place des femmes dans la fiction n’était pas la même dans les années 60 que de nos jours mais il y a quelque chose qui met véritablement mal à l’aise dans la description de celle-ci.
Il faut avoir fait l’expérience de la scène où cette dernière explique les sentiments que les différents hommes de sa vie provoquent en elle pour comprendre le malaise.

Son premier amant ?
Celui qui l’aimait d’un amour pur et qui donna sa vie pour elle ?
Oh, elle l’aimait bien mais il ne l’a jamais fait grimper au plafond ni véritablement fait vibrer d’amour.
L’Empereur ?
Le mec qui l’a violée en public sous les yeux de ses amis ?
Sa plus grande expérience sexuelle, son plus gros orgasme.
Gormon ?
Le traître possessif qui la traite comme de la merde et qui a massacré tout le peuple de la belle ?
Oui, c’est lui ! Lui, l’homme de sa vie et à qui elle veut se donner tous les jours.
Et le Watcher alors ?
Celui qui l’aime de loin, la respecte et se soucie de son bien être ?
Et bien, il sera bon pour se la mettre derrière l’oreille puisqu’elle partira avec son Gormon sans même un mot d’adieu.

Voilà voilà ! Paye ton malaise !!

Nightwings 4
© Robert Silverberg

Enfin, heureusement il reste les magnifiques planches de Gene Colan qui comme toujours sait donner un ton et une atmosphère unique à toute histoire qu’il touche du bout de son crayon y compris dans le domaine de la science-fiction alors qu’il déteste cordialement ce genre.
Que dire à propos de Colan que nous n’ayons pas déjà dit plus haut ?
Une fois de plus son trait unique sait donner un caractère onirique, évanescent tout juste parfait pour retranscrire une société décadente au bord du précipice et les sentiments diffus et toute l’intimité des trois protagonistes qui sont le cœur de cette histoire.

De même, il arrive à donner un peu de tonus à un récit autrement plan-plan grâce à sa science du mouvement et des mises en pages savamment éclatées et complexes comme lors des scènes de projections psychiques du watcher, des séquences de vol d’Avluela ou bien de la bataille aérienne finale.
Les personnages de Colan sont toujours en mouvement, comme capturés sur le vif, en un mot : vivants !!
Gene Colan c’est l’antithèse de Jim Lee ou de Steve Mc Niven.
Il ne cherche pas à créer des personnages qui posent de manière iconique et saturés de détails et de textures mais bien au contraire à leur insuffler un souffle tout au service de la narration, du dynamisme dans une volonté de saisir le lecteur et de le pousser case après case, page après page dans l’histoire.

Et pour cela, tous les artifices expressionnistes sont bons, que cela soit l’outrance de certaines positions, la science des ombres et des drapés, la décomposition du mouvement au sein d’une seule et même case, l’accentuation des sentiments (peur, joie, peine, grâce…) et des caractéristiques de chaque scène et personnage.
Colan ne perd jamais de vue que la bande-dessinée n’est pas seulement une suite de jolis dessins mais bien l’art et la manière de raconter une histoire par le biais de ceux-ci.
On notera aussi le travail tout en tons très doux de Neal McPheeters aux couleurs qui renforce le caractère onirique du tout.

Au final, on obtient un DC Science-Fiction Graphic Novel, inédit par chez nous, quelque peu gênant aux entournures et qui ne vaut que pour observer toute la science graphique d’un titan de la bande-dessinée à l’oeuvre.

Nightwings 5
© Robert Silverberg

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