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Conan the Barbarian : The Witch Queen of Acheron (Don Kraar/Gary Kwapisz/Art Nichols)

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© Conan Properties Inc.

Et l’année 1985 continue de délivrer des Marvel Graphic Novels de petite tenue avec ce premier album consacré à Conan, certainement produit afin de surfer sur le second film mettant en scène le cimmérien, Conan the Destroyer, et sorti l’année précédente.

Nous ne reviendrons pas ici sur la création de Conan et son auteur Robert E. Howard si ce n’est pour signaler que l’oeuvre d’Howard est au moins aussi influente dans le domaine de la Fantasy que celle de J.R.R. Tolkien mais dans un style bien différent.
Pour le dire rapidement, les livres d’Howard sont aussi profondément américains, et plus précisément texans, que ceux de Tolkien sont anglais.
En résulte un monde plus sombre, brut, physique, matérialiste… signant à la fois l’acte de naissance et l’acmé de la branche Sword & Sorcery de l’Heroic Fantasy.

Les premiers contacts entre Conan et le monde des comics s’effectuent grâce au superbes couvertures que produisit Frank Frazetta pour la réédition des romans d’Howard dans les années 60.
Mais c’est bien évidemment Roy Thomas, le « roi » des adaptations dessinées, qui fit définitivement entrer les chroniques némédiennes dans le monde de la bande dessinée en 1970.
La raison en tient à la première crise que traverse alors Marvel et qui durera jusqu’à l’arrivée de Jim Shooter.
La compagnie doit faire face à l’essoufflement que connaît alors l’engouement pour les super-héros lancé par les titres Marvel de l’âge d’argent et la série télévisée Batman et au désengagement progressif de Stan « sourire d’acier » Lee qui part faire bronzer son postiche sous le soleil californien.
Ceci entraîne une instabilité éditoriale qui n’ira qu’en s’amplifiant tout au long de la décennie.

Mais surtout, la compagnie a mal choisi son timing puisque c’est à ce moment que Marvel décide d’augmenter son nombre de titres (auparavant sa distribution dépendait de… DC qui ne permettait à son concurrent de ne publier qu’un nombre limité de titres).
Sentant le vent tourner, le nouvel Editor in Chief, Roy Thomas, cherche alors la formule qui pourrait remplacer les super-héros et permettre à Marvel de survivre.
Gardant un œil sur le courrier des lecteurs, il prend note des suggestions de fans conseillant d’adapter des œuvres telles que Conan, le Seigneur des Anneaux, Tarzan, John Carter ou le Shadow et se dit que l’idée peut être intéressante.

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© Conan Properties Inc.

Se voyant allouer une budget extrêmement restreint, Thomas préfère d’abord demander les droits d’un personnage moins connu, le Thongor de Lin Carter.
Les exigences financière de Carter étant trop élevées, et bien que n’ayant (à cette époque) jamais lu un roman de Conan, il écoute la suggestion du dessinateur Gil Kane.
En effet, ce dernier venait de publier en 1968 son graphic novel ultra-violent His Name is Savage et cherchait une autre idée de GN.
Fan du personnage d’Howard, il réussit à négocier l’utilisation de Conan auprès des ayant-droits mais ne peut mener à bien son projet en raison de sa charge de travail.
Il suggère alors à Thomas de se tourner vers le célèbre barbare et mène pour lui les négociations.
Les héritiers d’Howard acceptent et Thomas commence à mettre son projet en chantier.
Toujours limité dans son budget, et malgré que les 2 dessinateurs rêvent de dessiner Conan, il ne peut se permettre d’engager Gil Kane ou John Buscema (plus grande star de Marvel si l’on considère que Jack Kirby est alors sur le départ) et doit se tourner vers un dessinateur débutant: Barry (pas encore Windsor) Smith.

Et le petit comic book lancé un peu au hasard devient un immense succès qui relance à lui seul la mode de l’heroic fantasy dans les comics (et la vague d’adaptations pulps en tout genre) et tire Marvel à bout de bras tout au long des années 70.
Il faut dire que Conan capte un certain Zeitgeist en cette époque où les hippies refusent le monde moderne et qui voit l’essor du Hard Rock, genre musical friand en thèmes barbares, tout en offrant aux lecteurs de Marvel ayant grandi un parfum d’interdit qu’ils ne trouvent plus guère auprès des superslips.
Si l’on ajoute à cela, le fait que le personnage de Conan, (barbare à la musculature surpuissante, tombeur de ces dames, jouisseur bon vivant ne répondant qu’à lui-même et à son code moral personnel) représente très certainement le fantasme ultime des geeks comme le déclara un jour Kevin Smith (« si Peter Parker est le personnage auquel le geek s’identifie le plus, Conan est celui qu’il rêve secrètement d’être »), nul étonnement à ce que le succès soit aussi fulgurant.

Après le départ de BWS, Thomas peut finalement rameuter un John Buscema qui donne alors la version définitive du personnage, dans le domaine des comics s’entend, et rendra la série encore plus populaire.
Le succès de Conan continue de croître et permet de lancer l’anthologie noir et blanc Savage Tales dont le barbare s’échappe bien vite pour se voir consacrer son propre magazine, The Savage Sword of Conan, où Buscema et une tripotée d’encreurs philippins livrent des pages à la beauté époustouflante (bien que Buscema détesta la plupart de ces encreurs).
Et cela ne change guère avec l’arrivée de Shooter au pouvoir puisque le Cimmérien acquiert son propre strip (en 1978) puis un autre titre consacré à ses années en tant que roi, King Conan/Conan the King (en 1981).

Clairement, Conan est alors une des locomotives de la compagnie (côté super-héros, seuls les titres Spider-Man bénéficient alors de la même popularité) et restera bien des années encore le seul tenant de poids en matière de Sword & Sorcery dans les comics (Marvel abandonnant finalement la licence durant sa banqueroute de 1995-96).
Thomas et Buscema ont tellement revigoré l’oeuvre d’Howard que Hollywood décide de transposer à son tour les aventures du barbare à l’écran en 1982, permettant à Conan de franchir un nouveau seuil de popularité et de lancer la carrière cinématographique d’un certain culturiste autrichien.
Sauf que c’est le moment où les choses commencent à se gâter pour le pôle Conan de l’éditeur.

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© Conan Properties Inc.

Comme dit précédemment, l’arrivée de Jim Shooter ne s’est pas faîte sans heurts et si la compagnie voit l’arrivée de sang neuf (Frank Miller, John Byrne, Walt Simonson…), le nouvel Editor in Chief se fâche avec la plupart des artistes Marvel des seventies dont Roy Thomas qui claque finalement la porte en 1981.
Buscema, ne souhaitant travailler avec personne d’autre que Thomas sur le cimmérien, quitte aussi les différentes séries (mais pas Marvel dont il est l’un des piliers historiques).
A partir de là, les titres Conan vont être confiés à deux editors qui auront bien du mal à imposer une stabilité à la licence.

Si l’editor Larry Hama a des affinités avec l’univers hyboréen, il est alors complètement pris par l’écriture très difficile de la série G.I. Joe (Hasbro semble avoir été très casse bonbons) et ne peut donc accorder un véritable suivi à ces titres.
Quant à l’assistant editor James Owsley, il a les dents longues et rêve déjà d’écriture (comme dit précédemment).
D’ailleurs, il écrira plus tard un run sur le personnage.
Par conséquence, le duo n’arrive pas à fédérer d’équipe artistique stable et les différentes séries commencent à alterner les hauts et les bas.

Quant à ce Graphic Novel, il est l’oeuvre de deux auteurs semi-réguliers des séries Conan durant les années 80 et aussi discrets l’un que l’autre.
Le scénariste Don Kraar est un spécialiste des adaptations de récits d’aventures ou d’heroic fantasy.
Son plus haut fait d’armes est d’avoir dialogué les scénarios du dessinateur Gray Morrow sur la sunday page de Tarzan de 1982 jusqu’à la fin de celle-ci en 1995 (elle se contentera ensuite de réimpressions).
En matière de comic book, il s’en est principalement tenu à des interventions ponctuelles sur les titres Conan avant de participer au lancement de la très éphémère collection DC adaptant les univers du jeu de rôles AD&D (Spelljammer, Dragonlance).

Gary Kwapisz, dessinateur a l’admiration sans bornes pour Hal Foster, a commencé par illustrer des articles dans les pages du Comics Journal entre 1979 et 1982.
Après un passage météorique chez DC, il intègre le staff marvelien.
Chez Marvel, il reste principalement circonscrit à l’univers de Conan avant d’effectuer bien plus tard des piges sur des titres super-héroïques de troisième zone (Moon Knight volume 2, Punisher War Journal, Marvel Comics Presents et un « What If Conan met Wolverine » bien WTF) en compagnie de son grand ami Chuck Dixon.

« Alors que Conan s’encanaille dans une auberge avec quelques catins, il est capturé par la garde du roi Tarascus.
Souhaitant mettre la main sur le trésor des mystérieuses mines d’Acheron, Tarascus oblige Conan à lui servir de guide pour trouver la porte des mines.
Mais celles-ci contiennent un autre secret, beaucoup plus sombre, et qui pourrait bien s’avérer fatal. »

Et ces deux auteurs nous livrent un Marvel Graphic Novel complètement… anecdotique.
Le mystérieux royaume nécromancien d’Acheron (référence au fleuve des Enfers grecs du même nom) qui recouvrait autrefois une partie des nations hyboréennes est l’un des points laissé dans le vague par Howard dans ses romans.
Du coup, il constitue terrain de jeu alléchant pour les continuateurs « romanesques ou bédéesques » d’Howard qui s’en servirent afin de créer nombre de noirs secrets, créatures lovecraftiennes et sorciers survivants dégénérés.

Don Kraar ne fait malheureusement pas grand chose de ce point de départ et son histoire est des plus classiques.
Certes, il respecte le canons de la série et le tout se laisse lire sans déplaisir mais aucun souffle ne traverse l’ensemble.
Le scénariste reste au ras des pâquerettes et enchaîne les tribulations de manière tellement mécanique qu’il ne fait ressentir aucune émotion particulière.
L’ensemble ressemble à un scénario de jeu de rôle basique préparé à la dernière minute par un maître de jeu à la bourre et éreinté par sa semaine de travail (toute situation similaire vécue par l’auteur de ces lignes ne serait bien évidemment que pure coïncidence).

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© Conan Properties Inc.

Et ce n’est pas la partie graphique qui va relever le tout puisque Gary Kwapisz livre des planches à la non-hauteur du scénario.
C’est raide et sans dynamisme, les personnages sont très génériques, les femmes ne sont pas particulièrement sexy tandis que les monstres sont aussi effrayants qu’un bisounours…
Bref, c’est assez proprement et classiquement dessiné mais sans souffle ou génie aucun.
De plus, il semble hésiter en permanence dans sa manière de représenter Conan et n’arrive pas à trancher entre la version de Barry Windsor Smith et celle de John Buscema.
Néanmoins, il faut lui reconnaître un certain talent dans les grands panels panoramiques sur des paysages naturels qui montrent qu’il est capable de progresser (et il le fera).

A tout dire, cet album donne l’impression d’être un fill-in qui aurait été pioché au hasard dans un stock d’ « inventory stories » de Savage Sword of Conan puis vite mis en couleurs afin de produire ce Graphic Novel dans l’urgence.
L’histoire ne remplit d’ailleurs pas complètement les pages de l’album et se voit complétée d’une planche couleur (moche) et de quelques jolies planches en n&b de Kwapisz étrangement bien supérieures au reste de l’album.
Une première apparition du barbare dans la gamme MGN qui s’avère au final bien décevante.

1985 aurait pu s’avérer une année bien creuse pour la collection Marvel Graphic Novel (malgré l’excellent Revenge of the Living Monolith) avec des ambitions revues à la baisse si le prochain et dernier MGN de l’année ne venait changer la donne avec brio.

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